Pièces et main d'œuvre fait le point l’hiver suivant : « L’humanité, affranchie de toute "limite naturelle", de toute mythologie "biologiste", n’est plus qu’une matière première, une pâte à modeler à disposition des ingénieurs des hommes qui peuvent, à leur guise, la construire, déconstruire, reconstruire. Où est le problème, puisqu’il n’y a pas de nature humaine ? Pas d’essentialisme, je vous prie » (4). Le groupe techno-critique grenoblois emporte dans son ire indifféremment les féministes critiques des « assignations genrées » ou du « biologisme » et le « post-féminisme cyborg » d'une Donna Harraway, biologiste et philosophe étonnamment confiante dans les capacités de subversion de la technique (parce que ça dépend ce qu'on en fait ?).

Dans une passionnante enquête sur « la reproduction artificielle de l’humain » publiée par les mêmes (5), Alexis Escudero trace à propos de la question égalitaire la même fracture entre les bonnes féministes (universalistes des années 1970) et les mauvaises qui n’en sont que de « prétendues » : « Réduisant la réalité sociale à l’opposition binaire entre dominants et dominés, hantées par l’idée que toute différence est nécessairement inégalité, elles en déduisent qu’on ne peut lutter contre la seconde sans abolir la première. L’égalité, c’est l’identité. »

 

L’égalité dans la différence ?

Voilà une question qui n’a pas été traitée à la légère par les féministes : est-ce que la différence est compatible avec l’égalité ? On pourrait mobiliser des outils abstraits pour y répondre et dessiner les plans d’un monde parfait où ce serait le cas, mais il est peut-être plus fructueux de regarder autour de soi et de considérer les usages qui ont été faits du concept d’inégalité naturelle. Pas celle entre individus, qu’Escudero nous rappelle en citant Albert Jacquard : « Les hommes ne naissent pas égaux. […] Chacun des procréés est […] unique. » Mais l’inégalité naturelle entre classes d’êtres humains, une fiction politico-scientifique bien aventureuse qui nie justement la variabilité interindividuelle, celle observée et mise en avant à longueur d’intervention par le même Jacquard.

Au XIXe siècle, ce n’était pas par curiosité qu’on mesurait le cerveau des femmes et celui des NoirEs, c’était dans l’idée de trouver une justification scientifique, naturelle, aux inégalités sociales que NoirEs et femmes subissaient. Ou, comme l’explique impeccablement Christine Delphy : « La hiérarchie ne vient pas après la division, elle vient avec – ou même un quart de seconde avant – comme intention. Les groupes sont créés dans le même moment et distincts et ordonnés hiérarchiquement » (6). C’est la même logique qui est à l’œuvre dans des « manifs pour tous » qui se donnent pour slogan « Touche pas à mes stéréotypes de genre ! », quand on assène que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus ou qu’on met à la poubelle les programmes scolaires de sensibilisation aux inégalités de genre (7). La montée en épingle de différences essentielles entre groupes humains est utilisée, dans les faits, pour créer de la hiérarchie.

Aujourd’hui ce n’est pas une coïncidence que 80 % des actives et actifs travaillent dans des environnements relativement non-mixtes et que les rémunérations des femmes soient de 28 % inférieures, en raison de leur plus faible rémunération horaire (18 % de moins) (8) et de leur plus faible temps de travail rémunéré (9).

Les féministes (les vraies et les « prétendues ») sont certes friandes d’égalité formelle mais elles savent que c’est déjà compliqué de faire payer des amendes aux partis qui ne respectent pas la parité, alors de là à faire intervenir la police républicaine de l’égalité de genre lors des entretiens d’embauche, des négociations de couple ou dans le cadre des relations de séduction… À moins qu’il ne faille attendre le délitement de l’État et du capitalisme ? On ne sait quels outils émancipateurs cette écologie radicale et cet anti-industrialisme proposeront aux femmes après avoir renvoyé continument à la différence naturelle et refusé l’idée même de genre, en compagnie des groupes les plus réactionnaires.

 

Au nom de quelle nature ?

L’inégalité entre femmes et hommes tient à d’autres choses qu’à un arsenal juridique hérité d’âges farouches et qu’il faudrait finir de rendre égalitaire ou qu’à l’exploitation, par le capitalisme et ses acteurs, d’individus dont le corps est en mesure de porter des enfants et de les allaiter ensuite (si elles veulent). Elle se nourrit de symboles. Au-delà d’un substrat naturel, quelle que soit l’importance qu’on lui donne, se construisent des représentations qu’on appelle le genre et qui, présentes en chacunE d’entre nous, nous engagent à traiter de manière différenciée femmes et hommes. Différenciée et inégale, car les représentations anodines de l’enfance ont vite fait de se scléroser pour assurer les inégalités que nous connaissons : les camions miniatures deviennent un taux plus élevé de décès sur la route pour les hommes, et les poupées le cantonnement des femmes à des activités de soin moins gratifiantes et rémunératrices – et plus coûteuses pour elles, puisque la semaine des femmes fait dix heures de plus, toutes activités contraintes confondues.

Étudier cette construction, c’est le travail qu’assurent, non pas depuis les années 70 mais depuis plus de 70 ans, les féministes et leurs alliéEs, militantEs et universitaires. Sans qu'il soit question d'hubris technicienne ou d’un « cyber-féminisme » articulé à des fantasmes de recréation du corps et de disparition de toute différence, l'histoire et l'anthropologie ont bien renseigné l'inventivité des sociétés humaines en matière d'identité de genre, de sexualité et de filiation. Sans être « post-op » (sans subir ni opération chirurgicale ni traitement hormonal), les benjamines des familles rurales albanaises dotées uniquement de filles endossent une identité masculine qui tient au vêtement et au comportement social. Plus près de nous, l'image des femmes comme des êtres frêles entraîne la sous-alimentation systématique des bébés de sexe féminin, faisant des enfants… plus frêles. Selon la doxa du moment, les hommes seraient des êtres à la libido débordante et irrépressible qui, sans le justifier, explique à elle seule le viol. Ils se vivaient pourtant au XVIIIe siècle comme des êtres de mesure face aux déchaînements de la libido féminine. Foin de fantasmes anhistoriques : chaque société invente son système binaire de répartition des rôles sociaux, qu’elle justifie sur des bases naturelles. À l’exception des sociétés qui inventent des systèmes ternaires (11).

Nous construisons le genre, au-delà de la différence sexuelle avec laquelle nous naissons et jusqu’à travailler les corps. Inutile de multiplier les exemples, dont la littérature féministe fourmille, de Simone de Beauvoir à Françoise Héritier, bien avant Judith Butler ou des théories « post-féministes ». Ces dernières ne constituent pas une rupture si radicale qu’elles doivent nous faire oublier le fameux « On ne naît pas femme, on le devient » de 1949. L’usage qui peut en être fait pour relativiser les questions de genre est cependant une possible bifurcation : surestimation de la liberté individuelle ou choix arbitraire des bénéficiaires de l’ « intersectionnalité », y compris par les classes dominantes (10), y compris à l’encontre des intentions premières des auteurEs. C’est ce que je comprends du mot de Butler, qui se souvient de sa surprise d’être proclamée théoricienne queer : « Il y a dans la théorie queer un certain anti-féminisme » (12).

À la recherche, malgré tout, du temps béni où les hommes étaient des hommes et les femmes… leurs obligées, puisqu’il faut appeler les choses par leur nom, le front de défense de l’essentialisme pourrait bien, au lieu de voir ses intuitions naturalisantes confirmées par des voyages dans l’espace et le temps, voir ses certitudes bousculées. Plutôt que de convoquer la nature à tort et à travers, jusqu’à commettre de regrettables raccourcis (13), et plutôt que de parler à la place des féministes, il faudrait retourner aux fondamentaux de notre critique de la technique. Et retourner à ce qu’est la PMA…

 

PMA et effet de seuil

« La PMA, c’est l’ensemble des techniques médicales permettant la procréation "en dehors du processus naturel". L’intervention la plus courante, la fécondation in vitro, implique un traitement hormonal par injections pendant environ un mois, accompagné d’un suivi gynécologique pour suivre la taille et la quantité d’ovocytes produits. Lorsque ces paramètres sont jugés satisfaisants, les ovocytes sont prélevés chirurgicalement, et la FIV en tant que telle a lieu dans un tube à essai. Elle est suivie, si elle a fonctionné, par le transfert d’embryons dans l’utérus de la femme. D’embryons au pluriel, afin d’avoir plus de chance qu’au moins un se développe… de toute façon, on ne gardera pas tous les embryons et, avec les diagnostics préimplantatoires, on peut choisir ceux qu’on implantera dans l’utérus de la femme traitée sur des critères de "santé" » (14). Encore aujourd’hui, même si les appétits eugéniques semblent bien aiguisés, c’est sur la rapidité de multiplication des cellules qu’on effectue ce choix.

L’insémination artificielle, elle, est une « technique médicale ou "artisanale" au cours de laquelle le sperme d’un homme est prélevé et déposé dans l’utérus ou le vagin d’une femme ». C’est une fécondation in vivo. C’est une technique plus simple, qui ménage le corps des femmes et ne permet pas d’autre eugénisme que le choix du donneur. On peut considérer qu’elle est plus sociale (choix et anonymat du donneur) que médicale, moins propice à la dépossession des usagèrEs, et qu’elle impactera moins la société que des techniques plus complexes. Elle est « interdite par la loi hors du cadre médical (art. 511-12 du code pénal et article L. 673-3 du code de la santé publique) » et refusée aux lesbiennes, au même titre que l’adoption n’est ouverte qu’aux seulEs hétérosexuelLEs, quand bien même ils et elles seraient célibataires.

On peut à juste titre chercher où se situe le seuil entre un outil appropriable et une technique qui nous dépasse, se demander à qui elle profite et quelles enclosures elle dresse. On peut à juste titre s’inquiéter du meilleur des mondes que nous promettent la marchandisation et la médicalisation de la reproduction, et refuser la fécondation in vitro ou des techniques qui lui sont associées. On peut à juste titre s’irriter quand des militantEs écolos rejoignent le grand concert libéral pour l’extension de droits individuels, en-dehors de toute perspective collective et dans l’idée bienheureuse que la technique est neutre (15). Mais est-ce que le droit à l’adoption pour les personnes LGBT et à la fécondation in vivo pour les lesbiennes reculerait les limites que nous devrions nous fixer pour refuser les vies indécentes qu’on nous invente ? Cette grande cause dans laquelle se sont engagéEs des militantEs pour qui les inégalités de genre étaient ou demeurent terra incognita me semble illégitime et assise sur des privilèges de sexe et d’orientation sexuelle. On peut, on doit lutter contre le système technicien et la société industrielle autrement qu’en refusant une pipette à une lesbienne. On peut, on doit lutter contre le libéralisme économique et les réformes « sociétales » du PS, chargées de nous faire oublier son manque de volontarisme devant l’effondrement économique, social et écologique en cours, autrement qu’en faisant passer les LGBT, du haut fonctionnaire gay à la précaire lesbienne dans un centre d’appels, pour une classe sociale privilégiée et méprisante du peuple – le vrai.

À l’heure où les débats politiques se sclérosent dans des identités, la manière dont le refus de la PMA est posé semble faite exprès pour creuser des fossés, faire pencher les bonnes volontés du côté d’un libéralisme dont l’abjection est bien déguisée en générosité, et les éloigner d’un anti-industrialisme et d’un écologisme qui se complaisent dans la discrimination et le « c’était mieux avant ». On sera mieux entre nous.

Alors, réaction ou modernité ? Serre-tête ou godemiché ? Fromage ou dessert ? Décidément, voici qui nous éloignerait presque, anti-libéraux/ales et critiques de la technique, de la recherche d'une organisation sociale qui nous permettrait de mener toutes et tous une vie digne, qui articulerait liberté individuelle et autonomie collective, égalité des conditions et respect du milieu.

 

(1)    Aux USA des lesbiennes nourriraient leur enfant mâle d'hormones pour en faire une femme. Dans Michel Sourrouille, « La PMA pour tous ? Illimitation de la technique, donc problème écologique », 10 janvier 2013 sur reporterre.net.

(2)    « Un homme joue le rôle "passif", celui de la femme, offrant son anus faute de vagin ». Dans « Sexe et enfant, l’homosexualité en lutte contre la nature », 27 décembre 2012, article non signé sur le blog biosphere.blog.lemonde.fr. On appréciera au passage la pauvreté de la représentation de la sexualité hétéro, limitée au coït vaginal.

(4)    La Décroissance, mars 2014.

(5)    Alexis Escudero, La Reproduction artificielle de l’humain, Le Monde à l’envers, 2014 et sur le site de PMO, http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=495 et pages suivantes, pour la publication en chapitres. Abstraction faite de son instrumentalisation du féminisme et de ses coquetteries politiquement incorrectes, c'est un texte que je recommande chaudement, notamment pour les liens qu'il tresse avec les questions de la reproduction animale industrielle.

(6)    Christine Delphy, Classer, dominer. Qui sont les autres ?, La Fabrique, 2008, citée dans le texte précédent.

(7)    Voir les mésaventures de l’ABCD de l’égalité.

(8)    INSEE, chiffres 2010.

(9)    Prenez la différence horaire et multipliez par deux ou trois, vous obtiendrez grossièrement la différence de temps de travail domestique entre les mêmes : 7 h hebdomadaires de travail rémunéré en moins, et 17 h de travail gratuit domestique en plus à l’échelle européenne (ministère des Droits des femmes, juin 2011).

(11) Articule-t-on les dominations (genre, identité sexuelle, « race », classe sociale) ou les met-on en compétition quand, lors du débat sur la prostitution, de nombreux hommes de la classe moyenne prennent le parti de la classe des prostituées contre l’intérêt de la classe des femmes, et réduit la classe des femmes migrantes aux seules femmes prostituées ? Les autres galèrent ou font des ménages sans susciter leur sympathie. Politique de la vulnérabilité, éthique de la compassion parfois perçues comme subversives mais qui accompagnent à merveille l’abjection libérale et l’exploitation des bonnes volontés par les mauvaises, des plus fragiles par les plus forts.

(10) Pierre Clastres, par exemple, décrit dans une société amazonienne une troisième classe, en-dehors du système hétérosexuel, et qui fait à l’envers tous les gestes de la vie quotidienne. Pierre Clastres, La Société contre l’État, éditions de Minuit, 1974.

(12) Judith Butler, Humain, inhumain, éditions Amsterdam, 2005.

(13) José Bové oppose avec maladresse, lors d’une intervention orale visiblement mal préparée, Nature et artificialité, en appelant à combattre toute « manipulation sur le vivant ». La coévolution multimillénaire des plantes et des sociétés, souvent résumée sous le concept d’« agriculture », est bien une manipulation sur le vivant, avec dans le cas des OGM des effets de seuil qu’il s’agit de questionner (1er mai 2014 sur la chaîne KTO).

(14) Cette citation et les suivantes sont extraites de l’excellent article d’Anita, « PMA = Produire de la Maternité Automatique…? », Offensive n°37, mars 2013.

(15) Noël Mamère sur la commission LGBT d’EELV, « PMA et GPA : pas vraiment écologistes », 15 mai 2014 sur reporterre.net.

À lire également : Stéphane Lavignotte et Aude Vidal, « PMA et critique de la technique, au nom de quelle nature ? », 18 janvier 2013 sur reporterre.net.