Se demander comment en sortir, voilà qui est posé sans l'habituelle morgue des militant-e-s qui ont tout mieux compris que le groupe d'à côté : sans complaisance, mais en argumentant solidement et clairement, les auteur-e-s refusent la désobéissance citoyenne incarnée par José Bové (qui continue à demander à l’État d'arbitrer des conflits où il est partie prenante) comme l'insurrectionnalisme, révolte romantique réductible à un moment d'enflammement.

Mais le développement qui entre le plus en résonance avec la lectrice que je suis tourne autour de ce paradoxe : comment pouvons-nous continuer à nous flatter d'être libres dans une société qui est désormais en mesure de pister chacun de nos mouvements, des fichiers qui s'accumulent au mouchard que nous portons dans la poche et qui nous permet d'être constamment joignables ? (« Au passage », comme diraient les auteur-e-s : a-t-on vraiment plus de chances de tomber sur nos correspondant-e-s avec le téléphone mobile qu'avec une ligne fixe ?) Ou de quelle liberté jouissons-nous quand nous nous détachons des contraintes de la vie communautaire et de la subsistance matérielle ? « Aux formes d'autonomie sans liberté du vieux monde s'est substituée une liberté sans autonomie. Ce qu'il faudrait inventer désormais, c'est une forme supérieure de liberté qui ne sacrifie pas à l'autonomie. » C'est ici le projet libéral, d'une liberté des Modernes, individualisée, qui est remis en cause. « La liberté promue par la bourgeoisie consistait essentiellement en un droit de mener sa vie privée en-dehors du souci du bien public. » Le résultat, c'est une vie privée qui n'en finit plus de se replier sur elle-même, avec des individus qui, tou-te-s occupé-e-s par leur dévotion aux activités productrices et reproductrices, ne cherchent plus dans l'action collective qu'à alimenter l'idée avantageuse qu'ils ont d'eux-même en redresseurs de torts ou en avant-garde éclairée – le tout à condition que rien ne rappelle les contraintes subies par ailleurs, ni les engagements envers le groupe et les autres, ni le niveau d'exigence qui est prié de rester à hauteur de salarié-e le dimanche.

Redonner sa valeur à la contrainte, c'est le projet que je lis dans cet ouvrage, à l'inverse des philosophies hédonistes portées par une grande partie de la gauche, incapable de s'apercevoir de sa résonance avec le projet libéral. Impossible dans ces conditions de s'indigner avant que la gamelle ne soit vide... « Il est […] grand temps de se tourner vers les courants d'idée et d'action qui n'ont pas fait reposer leur vision de l'émancipation sociale sur l'abolition de la nécessité, la maîtrise scientifique de la nature, la suppression de l'effort physique et du souci de produire de beaux objets. » J'entends exactement le contraire dans le projet du revenu garanti : les nécessités de la production sont désormais (dans l'imaginaire collectif) déplacées en Asie, la poubelle industrielle déborde, l'essentiel est que chacun-e en reçoive sa part. Le travail c'est mââââl, la contrainte c'est affreux (dit-on après avoir satisfait à chacune des obligations de cette société mortifère, s'être fait écraser les pieds dans le métro après avoir fait bipper son pass et avant de répondre servilement au patron ou aux client-e-s)... et après ? Comment créer une société à hauteur d'être humain, en rupture avec la bureaucratie (main droite ou main gauche, la différence est importante pour celles et ceux qui la vivent, mais pas au-delà) et qui retrouve le lien avec son milieu et les personnes qui l'habitent ? C'est le propos de ce bouquin, à découvrir ou à relire.