« Je ne suis pas épidémiologiste »

Cette semaine, trente-cinq personnes sont tirées au sort pour « nourrir le pouvoir exécutif et législatif » dans la conduite de la campagne de vaccination « et d'ajuster les réponses qui doivent être apportées aux Français ». L’annonce, qui a été faite le mois dernier, a suscité beaucoup de sarcasmes : confier à n’importe qui une question aussi technique, mais vous n’y pensez pas ?

J’entends de même des conversations sur la crise sanitaire conclues d’un « je ne suis pas épidémiologiste » supposé arrêter là tout échange de vues. Non, nous ne sommes pas épidémiologistes. Ni virologues d’ailleurs, une spécialité pas moins utile dans la situation actuelle. Nous ne sommes pas mêmes médecins. Certes non.

Une question politique

Vous aurez cependant remarqué qu’à la tête du pays est resté un inspecteur des finances qui lui non plus, n’est ni épidémiologiste, ni virologue, ni même médecin et qui semble-t-il ignore encore que le virus se propage par les aérosols. La gestion de la crise sanitaire n’a pas été confiée à un conseil scientifique. Ce conseil se contente d’informer l’action publique et tente (avec un succès limité) de l’orienter. Libre ensuite au politique d’arbitrer entre les conseils des scientifiques et d’autres considérations. Par exemple des considérations économiques exprimées par Geoffroy Roux de Bézieux qui lui non plus n’est pas épidémiologiste mais patron du Medef. Roux de Bézieux est dans son rôle. Le non-épidémiologiste Romaric Godin également, quand il suggère que l’arbitrage gouvernemental a trop soigné l’économie aux dépens de la santé, conduisant « au pire des deux mondes : un désastre économique et un désastre sanitaire » (1).

D’autres perspectives, d’autres intérêts sont à prendre en considération. Les psychiatres sont bien médecins mais ne sont pas épidémiologistes ni virologues. Pourtant leur avis aussi compte, quand 20 % de la population est touchée par des troubles anxieux et dépressifs qui sont les conséquences de la crise sanitaire et de l’action publique. Les intérêts économiques (pas seulement ceux du Medef mais aussi du monde de la culture ou de la restauration par exemple) sont à prendre en considération, comme tant d’autres intérêts et tant d’autres perspectives. Parce que c’est toute la société qui est concernée. C’est ce qu’on appelle la politique.

On ne nous demande pas de nous improviser épidémiologistes ni de trancher dans une controverse scientifique qui divise les personnes du métier (2), on nous demande d’arbitrer entre des considérations issues de l’ensemble de la société – et dont certaines, comme la santé, prennent parfois plus d’importance que d’autres.

Mais vraiment, n’importe qui ?

Je suis toujours étonnée que celles et ceux que terrifie l’idée de faire appel en politique à des personnes tirées au sort ne nous proposent pas également un dispositif de certification préalable des électeurs et électrices, comme ce fut le cas jusqu’en 1945. Le désaveu de l’autre en politique a une longue histoire… Mais pas besoin, l’idée même de représentation (tu votes mais c’est une personne par essence supérieure à toi ou qui se croit telle qui est élue) est une manière de cadrer les errements populaires, qu’il s’agisse des errements d’électeurs et électrices qui ont décidément trop peu fait d’études ou ceux de personnes qui ont de malheureux intérêts de classe que les riches n’ont, oh non, jamais.

Cette crainte est aussi une confiance indue dans le personnel politique. Mon député était dentiste et sa seule qualification était de marigoter avec d’autres gens aisés de droite dans un parti qui distribuait les candidatures. Belle compétence. Non, la plupart des élu·es n’ont pas fait Sciences po et l’Ena, ce sont leurs collaborateurs et collaboratrices qui sont formé·es à l’action publique. Ou bien ils et elles apprennent sur le tas. Et l’Assemblée LREM, composée de notables de petites villes qui ne se représenteront pas, est un sacré exemple d’amateurisme politique… et de montée en compétences, pour certain·es.

Cette montée en compétences, cette manière de se saisir d’une question, c’est aussi l’observation majeure faite par les politistes qui observent les procédures de démocratie directe, des conférences de consensus à la convention citoyenne sur le climat. Des gens qui débarquent mais à qui on donne les moyens de s’informer puis de débattre (du temps payé pour, des dispositifs bien pensés de prise de connaissance et de discussion) arrivent à prendre des décisions aussi intéressantes que des élu·es, plus intéressantes à vrai dire puisque ces n’importe qui sont jeunes et vieux, hommes et femmes, de classe populaire et aisée, blanch·es et renvoyé·es à une origine ethnique différente, bref représentent les intérêts de l’ensemble de la société et se sentent investi·es plus sûrement d’une mission d’intérêt public. Il semble par exemple que ce soient les seules personnes aujourd’hui (avec les militant·es écologistes, on y reviendra) en mesure de prendre en considération la question environnementale.

Et surtout, ces personnes finissent toujours par faire mieux que les millions d’endormi·es de la comprenette qui votent macaron parce qu’ils et elles l’ont vu à la télé et qu’il est moderne. Lesquel·les endormi·es (ou celles et ceux qui se croient moins demeuré·es que les autres) aujourd’hui ricanent devant trente-cinq personnes tirées au sort non pas pour donner leur avis (on est à court de poubelles et si on avait voulu leur avis on l’aurait demandé en 2020) mais pour faire un quelconque exercice d’acceptabilité dans un des pays du monde les plus rétifs aux vaccins.

309bea32635f631d.png, janv. 2021

Rire du recours macaronesque aux numéros verts et aux procédures plus ou moins bien fichues (mais toujours parfaitement foulées aux pieds) de démocratie directe, c’est une chose mais cela ne doit pas nous faire oublier que nous sommes tou·tes capables de faire des choix politiques informés, de ne pas rester ces endormi·es qui ronflent devant la télé – à condition qu’on nous en laisse les moyens, et la convention citoyenne sur le climat nous a montré que ce ne serait jamais le cas. Alors, on se rendort doucement ou on se réveille ?

(1) « La concentration sur l’économique laisse la situation sanitaire se dégrader, sans en réalité protéger l’activité qui est alors ralentie par la prudence des agents économiques et la situation internationale. » Romaric Godin, « Entre une économie déjà malade et l’urgence sanitaire, il n’y a pas à choisir », 27 octobre 2020, Mediapart.fr.

(2) Encore que... beaucoup d’entre nous ont assez de culture scientifique pour juger de la faible valeur de tests cliniques effectués sur une vingtaine de patient·es non randomisée sans double aveugle. Et pas grave si à l’issue de vraies études cliniques effectuées pendant des mois sur des cohortes de plusieurs milliers de patient·es, certain·es pensent encore que les vaccins ont pour but l’implantation de mini-antennes 5G. De toute façon, personne ne nous demande notre avis, ni aux un·es ni aux autres.

Deux ressources pour finir :
-la conférence et une brochure dans lesquelles je reviens sur ces histoires de démocratie, en particulier le désaveu des autres et les procédures de démocratie directe ;
-un site de vulgarisation scientifique sur le Covid, beaucoup plus riche et à jour que la communication simpliste du gouvernement ;
-le site de la fondation Sciences citoyennes qui cherche à démocratiser les choix techniques et scientifiques.

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