Faut-il être compétent·e pour être élu·e ?

L’élection en juin de cette année à l’Assemblée nationale d’une femme de chambre en a choqué plus d’un·e. Une journaliste conservatrice s’est même inquiétée que Rachel Kéké, c’est son nom, puisse être démunie devant une tâche pareille et ait besoin d’une « formation » (1). Dans ma circonscription a un jour été élu un dentiste dont c’était le premier mandat et il était évident que son diplôme d’odontologie lui donnait accès aux arcanes du pouvoir législatif.

Ce qui est choquant, c’est moins la présence que l’absence des classes populaires sur les bancs de l’assemblée : six ouvrièr·es pour 175 cadres et professions intellectuelles, deux technicien·nes pour 83 professions libérales. Loin de représenter, au sens de donner à voir le peuple réuni en assemblée, l’élection sélectionne des personnes que leur classe sociale, leur genre, leur ambition ou l’illusion de leur mérite personnel appelle à représenter les autres, à parler en leur nom (2).

Pour justifier cet état de fait, il est souvent fait appel à la notion de compétence. Or la plupart de nos député·es ne sont pas diplômé·es en sciences politiques ou en droit public – et il est même préférable que ce ne soit pas le cas, pour éviter la mainmise d’une caste sur le pouvoir politique. Les député·es, des gens issus majoritairement des rangs de la petite et de la grande bourgeoisie, qui peuvent être dentiste, assureur, avocate ou femme de ménage, ont d’ailleurs d’autres expériences politiques aussi valables. Kéké est syndicaliste, d’autres sont engagé·es dans des associations ou des partis politiques. À l’Assemblée nationale, toutes et tous se font accompagner par des personnes diplômé·es en sciences politiques ou en droit public : assistant·es parlementaires, collaborateur·rices du groupe ou du parti contribuent dans l’idéal à ajuster les ambitions politiques des élu·es au fonctionnement de l’institution.

Dans la démocratie athénienne, la compétence technique, aujourd’hui érigée en valeur absolue (même si par ailleurs ce sont d’autres qualités qui font les carrières politiques) était même évacuée, rendue invisible. D’autres s’en chargeaient, des personnes ne faisant pas partie du corps des citoyens, des esclaves appartenant à la cité, les dêmosioi. De statut servile donc, avec parfois quelques privilèges comparés aux autres esclaves et aux métèques (3), ils assuraient toutes tâches administratives, y compris à des niveaux d’expertise élevés (tenue d’archives ou de comptes). La cité se procurait sur le marché des esclaves les cadres de son administration pour justement n’exiger aucune compétence de ses citoyens, lesquels pouvaient être tirés au sort pour assurer n’importe quel mandat politique. Selon Paulin Ismard, auteur d’un ouvrage sur les esclaves publics en Grèce ancienne, La Démocratie contre les experts (4), « le recours aux esclaves, "instruments animés" entre les mains du peuple, garantissait théoriquement que nul appareil administratif ne pût faire obstacle à la volonté du dêmos ».

Aujourd’hui au contraire l’administration a pris le pas sur le politique, ce dont témoigne l’accession à la présidence d’un inspecteur des finances adhérent de papier au PS pendant quelques années et n’ayant eu aucun mandat avant celui-ci. Le politique simplement évacué, « il n’y a pas d’alternative », pour reprendre le mot de Thatcher, simplement des politiques (au féminin pluriel) orthodoxes qui s’imposent aux peuples par autorité.

Pour remettre un peu de démocratie dans le gouvernement représentatif (car il en manque quelque peu, voir mon dernier billet), l’élection de député·es issu·es des classes populaires est donc aussi importante que la possibilité de piloter l’élaboration de politiques publiques sans en devenir spécialiste. C’est peut-être un défi encore plus ambitieux, au regard de la complexité des machines bureaucratiques élaborées dans les États contemporains. Jacques Ellul, professeur d’université accédant au sortir de la guerre à un poste électif en raison de ses faits de résistance, avait vite abandonné. Il avait préféré se consacrer à l’étude de la technique comme un fait qui dépossède les communautés politiques de leurs choix de société. L’administration est l’une de ces techniques.

(1) Ironiquement, des scientifiques engagé·es ont offert aux député·es une autre formation, aux enjeux climatiques et de biodiversité, dont ils et elles avaient bien besoin. En 2003, les élu·es de la nation témoignaient même d’une plus grande ignorance sur les questions écologiques que la moyenne des Français·es.
(2) Cette représentation est l’un des caractères les moins démocratiques de notre système politique, d’autant qu’elle est mal encadrée : aucun mandat impératif, qu’il s’agisse de respecter ses engagement ou même son appartenance à un groupe politique ; aucune reddition des comptes à la fin du mandat.
(3) Personnes libres que leur origine étrangère excluait du corps des citoyens.
(4) Paulin Ismard, La Démocratie contre les experts. Les esclaves publics en Grèce ancienne, Le Seuil, 2015.

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