Des lobbys au menu

Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz, Des lobbys au menu. Les entreprises agro-alimentaires contre la santé publique, Raisons d’agir, 2022, 176 pages, 9 €

C’est un court ouvrage mais qui rend compte d’une recherche très ambitieuse sur l’influence des entreprises agroalimentaires sur le débat et les politiques publiques en France. Cette influence se déploie dans trois dimensions avec trois outils privilégiés. Les think tanks investissent le champ scientifique, les organisations de représentations d’intérêt les instances étatiques, les fondations d’entreprise la société civile. Leurs efforts se sont particulièrement concentrés ces dernières années sur trois sujets : la mise en œuvre du Nutriscore, les états généraux de l’alimentation et dans une moindre mesure la discussion de l’interdiction de publicités télévisées pour les aliments transformés à l’attention des enfants. Ces trois moments ont été l’occasion d’influences plus directes qui mobilisent des liens créés et entretenus en continu par l’industrie en ordre plus ou moins dispersé car au-delà des entreprises, les filières (profession du lait ou du sucre) et l’ensemble de la profession (Association nationale des industries alimentaires, la discrète Ania) mènent des actions en ce sens.

Les fondations d’entreprise investissent particulièrement le champ sportif et celui de la pauvreté, mettant en scène leur activisme sur ces fronts-là. Parmi les associations qui reçoivent le plus de subventions de leur part, on trouve les quatre mousquetaires de l’aide alimentaire, étrangement rétives à la critique de ce système de socialisation des surplus de l’industrie (voir ici l’anthropologue Bénédicte Bonzi sur le fait que cette aide ne répond pas au droit à l’alimentation). Les représentants d’intérêts sont présents dans le champ politique étatique, en particulier l’Assemblée nationale (où l’industrie écrit directement des amendements) et les ministères, d’une manière apparemment anodine (groupe de député·es ami·es de la gastronomie) ou plus offensive, faisant constamment valoir l’intérêt à court terme sur l’emploi, lequel « a souvent plus de poids que celui des effets sur la santé publique, qui se manifestent à plus long terme ». Si les lobbys sont à l’aise au ministère de l’agriculture, le ministère de la santé est l’objet de pressions plus fortes qui sont décrites par des membres du cabinet dûment anonymisé·es… ou par un directeur des affaires publiques de l’industrie qui raconte les pressions via l’Élysée pour obtenir un rendez-vous avec la ministre de l’époque.

Dernier champ, mais c’est celui par lequel commencent les auteurs, celui des sciences et de l’établissement de savoirs sur l’alimentation. Les faibles financements de la recherche contraignent nombre de labos à chercher des ressources ailleurs, ce que l’industrie accorde bien volontiers, orientant ainsi subtilement le travail des chercheurs : outre l’établissement de savoirs qui intéressent la communauté scientifique, « on arrivait à mettre dans nos études quelques éléments qui pourraient peut-être permettre à notre commanditaire de faire une allégation nutritionnelle », explique un chercheur en nutrition. Moins subtilement, le Cniel (l’industrie laitière) propose des subventions d’un demi-million dans des « partenariats de recherche » qui vont guider plus fermement les travaux. L’industrie produit aussi ses propres savoirs (1) et communique dessus avec une grosse force de frappe, parasitant néanmoins la recherche publique pour des questions de crédibilité et de prestige. Elle commandite des rapports à des chercheur·es du public (un économiste note que le rapport qu’il a fourni était payé 40 % de son salaire annuel) ou se paye les hors-série de revues académiques (Danone met la main à la poche pour un dossier spécial yaourt qui fait l’éloge de cet aliment). Plus brutalement encore, elle organise des colloques pour dénigrer une discipline défavorable à ses vues, l’épidémiologie nutritionnelle (2), ou se sert des liens étroits établis avec certain·es chercheur·es en s’assurant l’activisme de pointures de la profession pour défendre sa vision de la prévention (un exemple saisissant ici), fondée sur la diversité et la responsabilité individuelle plutôt que sur le contrôle de l’offre de produits dont on sait que la consommation est préjudiciable à la santé. Car si l’alimentation est la première des médecines, c’est un fait éminemment culturel qui justifie le respect absolu de la liberté individuelle… de bouffer la production de l’industrie.

Les stratégies décrites par les auteurs vont de la simple information à la menace et à la déstabilisation des opposants : procès-bâillon des lanceurs et lanceuses d’alerte et des chercheur·es, campagnes de discrédit des politiques. Entre ces deux stratégies, l’établissement d’alliances est l’entretien d’un réseau important avec le pantouflage des politiques et hauts fonctionnaires dans l’industrie et la multiplication d’instances, conseils scientifiques ou d’administration, où des acteurs du champ politique ou scientifique sont rémunérés pour siéger et se familiariser ainsi avec l’agenda de l’industrie. Ou encore la substitution au politique, quand l’industrie promet de s’auto-réguler ou qu’elle produit un autre code destiné à se substituer au Nutriscore. Il va de soi que les autres acteurs privés qui représentent le bien commun, comme les associations environnementales, sont incapables de mobiliser de tels moyens.

Et pour clore cette grande enquête dans un petit livre assez accessible, les auteurs ouvrent leur boîte noire et donnent des éléments intéressants sur leur méthode, des entretiens largement cités dans le livre ainsi que l’étude des liens structurels entre industrie (entreprises, think tanks et organismes de recherche privée, groupement d’intérêts) et autres champs (politique, académique) et la prosopographie (étude quantitative) de profils qui naviguent de l’un à l’autre, établissant des visualisations de l’influence des différentes entreprises.

Alors que 7 à 8 millions d’entre nous recourent à l’aide alimentaire et qu’une moitié encore ne mange pas à sa satisfaction, des produits de son choix, la conscience monte de l’importance de l’agriculture et de l’alimentation dans notre bien-être et dans celui de notre milieu. Cette prise de conscience sera incapable de nous sortir de l’ornière si subsiste le doute sur la toxicité de l’influence du capital sur notre vie publique. Et sur nos vies dans leur dimension la plus simple et la plus organique : manger.

(1) Il s'agit plus précisément d'une fabrication de l'ignorance. Lire à ce sujet Soraya Boudia et Emmanuel Henry, Politiques de l’ignorance, PUF, « La vie des idées », 2022.
(2) Puisqu’il est peu éthique de faire consommer des produits nocifs à des fins de recherche (ce que fit Harvey Wiley aux USA il y a plus d’un siècle), l’épidémiologie nutritionnelle étudie des cohortes humaines sans dispositif expérimental ou bien les effets de l’alimentation sur d’autres animaux. Les résultats étant défavorables aux produits industriels, leur justesse et jusqu’à la pertinence de la discipline sont récusées par les entreprises de l’agroalimentaire et leurs représentants.

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