Désastres touristiques

DESASTRES TOURISTIQUES - Couv.jpg, juin 2022Henri Mora, Désastres touristiques. Effets politiques, sociaux et environnementaux d’une industrie dévorante, L’Échappée, 2022, 208 pages, 17 €

38 milliards d’euros, c’est le montant du soutien accordé à l’industrie touristique française en 2020 et 2021. À cette somme il faut encore ajouter 15 milliards de soutien à l’aviation avant de comparer avec les 100 milliards du plan dit « France Relance » pour avoir une idée de l’importance du tourisme dans nos sociétés. Derrière l’emblématique tourisme international (ces arrivées comptabilisées depuis l’étranger qui font la fierté de la France, pays le plus visité au monde), Henri Mora dessine les contours d’une industrie tentaculaire. Le tourisme, c’est les transports interurbains, l’industrie des loisirs, l’hôtellerie et la restauration, les bars et les boutiques (pas seulement de souvenirs puisqu’on vend des destinations pour leur offre de shopping). Dans les annexes du livre, inscrites dans le contexte des pays catalans, Miguel Amorós ajoute le marketing territorial. Le tourisme, c’est la pointe émergée d’un iceberg fait de compétition territoriale, d’organisation des transports à tous niveaux, y compris métropolitain (la ligne A du RER, qui dessert Disneyland, comme celle qui se promettait de desservir Europacity), de services, ubérisés ou sommés de rester ouverts le dimanche dans les destinations touristiques. Des grands projets inutiles qui ont réuni un front commun d’opposition, combien dédiés au tourisme, qu’il s’agisse d’infrastructures de loisirs (tel le projet de Center Park de Roybon, qui a donné lieu à une lutte à laquelle Mora a participé et sur laquelle il a précédemment écrit (1)) ou de transports ? Pas de critique du tourisme sans critique de la société industrielle capitaliste et c’est à cela que s’attelle Mora.

Amorós n’échappe pas à la critique plus artiste de « l’idiot du voyage », défendu jadis par Jean-Didier Urbain, parlant de « bétail humain » et dégainant à plusieurs reprises, sous prétexte de dénonciation de l’aliénation, l’accusation de mauvais goût qui est aussi celle de la bourgeoisie devant le populo en vadrouille, alors que le « tourisme individuel », à l’entendre, ce serait « l’improvisation et l’aventure ». Mora ne cède pas à la même facilité : le tourisme alternatif utilise les mêmes infrastructures que le tourisme de masse dont il n’est qu’une niche. L’illusion de liberté est plus forte mais l’inscription dans l’économie est du même ordre. La richesse de sa description des « effets politiques, sociaux et environnementaux » du tourisme fait presque regretter la place importante accordée dans le livre à une critique sociale toujours juste mais plus abstraite et plus convenue, appelant à une remise en cause radicale de l’ordre social qui gouverne l’économie. La lecture de Désastres touristiques sera donc complétée avec profit par celle des ouvrages d’un autre membre de l’Office de l’antitourisme, Rodolphe Christin, dont L’Usure du monde, paru en 2014 aux mêmes éditions.

(1) Henri Mora, Chambard dans les Chambarans, Le Monde à l’envers, 2011 et la revue De tout bois.

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