Burn-out : les uns profitent, les autres payent

Imaginez que votre patron abuse (oui, c’est pour les besoins de la démonstration, dans la vraie vie ça n’arrive jamais). Deux de vos collègues sont parti·es ou ont été poussé·es vers la porte pendant la crise sanitaire et vous avez hérité de leurs missions. On vous a promis que c’était temporaire mais l’activité est revenue, il n’y a pas de recrutement à l’horizon et la fatigue s’installe. Votre n+1 sait déjà que l’équipe est en train de craquer. Elle est bien sympa mais ne peut que compatir avec vous car c’est plus haut que sont prises les décisions. Est-ce que continuer au même train et vous laisser finir en burn-out, en arrêt pour les six mois, un ou deux ans que réclame le traitement, serait une décision économiquement rationnelle de votre patron ?

Voilà, vous êtes en burn-out ou pas loin. Votre n+1, sympa, vous autorise à partir avant la fin de la journée quand elle vous voit près de craquer, à prendre un jour ici et là… sur les congés qui vous auraient peut-être permis d’aller voir la famille ou la mer. Mais chaque fois que vous revenez la charge de travail est là, elle n’attendait que votre retour. Ça ne va plus. Votre premier réflexe est d’aller voir votre médecin généraliste qui vous marque une semaine d’arrêt pour vous reposer et après « ça ira mieux ». Mais une semaine après, ça ne va pas mieux et vous avez la chance que votre entourage vous donne l’adresse d’une psychiatre spécialisée dans l’épuisement professionnel. Et là vous découvrez la gravité de votre état de santé.

Vous n’êtes pas seulement épuisé·e, vous êtes brûlé·e de l’intérieur. Vos fonctions cognitives sont durablement affectées. Finie la super mémoire qui vous permettait de savoir en continu où en était la centaine de comptes clients dont vous aviez la charge. Finies les ressources qui vous permettaient de jongler entre les sollicitations immédiates, au téléphone ou au guichet, tout en faisant votre travail de fond, et de revenir le lendemain faire la même chose. Ce n’était pas un peu de fatigue qui vous rendait moins performant·e, non, ces fonctions sont dégradées. Et vous avez de la chance, vous n’êtes qu’en « pré-burn-out ». Si vous aviez tiré un peu plus longtemps sur la corde vous risquiez de tomber dans un trou dont vous ne seriez jamais remonté·e.

Le burn-out est une maladie identifiée dans les années 1960 auprès de soignant·es qui en souffraient comme une pathologie du dévouement (1). Aujourd’hui on la trouve encore très répandue auprès de travailleuses et travailleuses du soin, au sens large, qui ont des scrupules à ne faire que leurs heures ou à ne travailler qu’à 100 % de leurs ressources si cela signifie que des personnes vulnérables seront privées d’aide, qu’il s’agisse du public d’une association de solidarité ou des patient·es d’une institution de santé. L’étendue des missions et la médiocrité des financements font le grand écart et c’est les employé·es qui le comblent au milieu d’injonctions contradictoires (prends soin de toi mais ne laisse pas tomber les personnes qui dépendent de toi). Le management contemporain et la recherche de taux de profit élevés ont répandu cette pathologie jusque chez des employé·es dont le travail n’a pas plus de sens que ça et qui n’y sont pas particulièrement dévouées, par des injonctions qui ne sont plus intériorisées et morales mais externes et franchement crapuleuses.

L’intensification du travail mène à ces états de burn-out qui ne se soignent pas avec un peu de repos mais avec un traitement long dont la charge reposera sur vous et sur le système de santé. Vous recevez toujours vos feuilles de paye mais c’est la Sécurité sociale qui paye et une assurance privée souscrite par votre employeur qui complète, sous de nombreuses conditions, pendant un à trois mois, pour vous assurer 90 % de votre revenu. Ensuite, ça tombe à 66,66 % pour les un à trois mois suivants. Votre boîte, elle, est déjà en train de recruter une autre personne car votre arrêt ne lui coûte rien qu’un peu de désorganisation dans les plannings de travail. Tant pis si vous gagniez petit ou si vous étiez un peu juste, il faudra vous organiser autrement pour boucler les fins de mois.

À tout moment, l’assurance privée peut décider d’un commun accord avec ses propres services de ne plus payer. Elle n’est pas tenue de suivre l’avis de votre médecin (celui ou celle que vous avez choisi en ville et qui prescrit vos arrêts) ni l’avis du médecin du travail (qui vous est assigné dans le cadre d’une démarche de votre employeur) qui ont tou·tes deux diagnostiqué votre burn-out. Ni même l’avis du médecin-conseil de la Sécurité sociale, qu’à ce stade vous n’avez pas encore vu·e. Après une simple visite médicale, vous apprenez donc que l’assurance privée cesse ses paiements après quatre mois, sur la foi d’un médecin qui ne vous a vu·e qu’une fois et que visiblement aucun scrupule n’étouffe. L’assurance privée est ainsi juge et partie, elle a intérêt à ce que vous soyez remis·e et, miracle, vous l’êtes. Sauf que ni votre médecin de ville ni votre médecin du travail n’acceptent que vous retourniez bosser dans l’état où vous êtes encore. Vous pourriez peut-être vous engager dans un différend avec l’assurance privée mais ses services juridiques ont de quoi vous intimider et votre revenu vient encore de baisser. Vous faites donc le dos rond même si votre situation économique devient carrément inquiétante et que ces angoisses vont s’ajouter à votre tableau clinique.

Votre bulletin de paie est alors négatif car votre employeur prend encore en charge votre mutuelle mais ce n’est pas un cadeau. Vous ne dépendez plus que des indemnités journalières de la Sécurité sociale et recevez pile la moitié de votre ancien salaire brut (dans la limite de 52,28 €, soit 1 568 € brut les mois de trente jours). Vous fréquentez, sur les conseils de votre psychiatre, un groupe de parole animé par une psychiatre et une assistance sociale dans une fondation privée. Vous échangez entre pairs de burn-out, vous y recevez des conseils, vous découvrez que votre situation n’est pas si pire. Un des patients est en arrêt depuis six ans et il ne sera jamais en état de retourner travailler. Depuis leur burn-out, beaucoup ont perdu leurs ami·es, qui se sont éloigné·es à divers prétextes, comme si être en arrêt devait également signer une mort sociale. La plupart des membres du groupe sont des cadres, gagnaient bien leur vie avant d’être malades et presque tou·tes ont été également harcelé·es moralement. Pourtant personne n’en veut à son patron, personne ne parle des super-profits ou des réformes de l’État social qui s’attachent à remettre tout le monde au boulot pour construire la grande pyramide des retours sur investissement.

Les pairs du groupe de parole n’ont qu’une crainte : que le médecin-conseil de la CPAM leur tombe dessus. Ça ne vous est pas encore arrivé, vous l’anticipiez depuis de longs mois, vous craigniez une convocation à chaque départ en vacances et voilà, c’est aujourd’hui.

Vous êtes en arrêt depuis deux ans. Avec votre médecin et le médecin du travail s’esquissent enfin des portes de sortie. Dans quelques mois vous serez parfaitement remis·e. Le médecin du travail a déjà abordé avec vous la question de la reprise. Pas dans ce secteur car visiblement la relation-client ne vous convient pas. Vous avez quelques idées qu’elle accepte ou écarte au regard de critères médicaux ou plus en rapport avec la réalité du marché du travail (tout le monde a envie de faire un boulot en lien avec les animaux à la sortie d’un burn-out mais les places sont rares et vous n’avez pas besoin d’un échec). Vous êtes en pente douce vers le rétablissement et rien que les démarches administratives vont prendre un peu de temps : c’est votre employeur qui doit solliciter le médecin du travail pour déclarer la reprise ou l’inaptitude au poste (il ne convient pas à votre état de santé ou doit être aménagé pour que vous repreniez le travail). Si vous êtes déclaré·e inapte au poste (pas inapte à rien !), l’entreprise vous licenciera et vous pourrez vous inscrire au chômage, demander une formation. D’autres difficultés commenceront.

Dans l’idéal, il vous faudrait deux mois pour effectuer toutes ces démarches, qui ne dépendent pas toutes de vous, et un peu plus pour consolider votre rétablissement, presque achevé. Mais c’est aujourd’hui, rappelez-vous, que vous voyez le médecin-conseil de la CPAM et après cette première visite il ou elle vous déclare remis·e. Vous y retournez dans quinze jours. Comme avec l’assurance privée, vous vous interrogez sur la position de juge et partie du ou de la soignant·e, qui ne vous a vu·e qu’une fois et dont le diagnostic est très différent de celui des médecins qui vous suivent mais très concordant avec les intérêts économiques de l’institution qui l’emploie. Il ou elle a à n’en pas douter prêté le serment d’Hippocrate mais, comment dire, votre santé n’a pas l’air de lui importer autant qu’il ou elle l’a promis (« J’interviendrai pour protéger (les personnes) si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité. »).

Votre psychiatre refuse la décision de la CPAM et vous prescrit un nouvel arrêt à la suite de celui qui s’achève. Elle pourrait subir la répression de la Sécurité sociale, voir son travail entravé comme d’autres avant elle. L’heure est grave : les arrêts-maladie coûtent pas moins de 16 milliards par an à la Sécurité sociale et nous n’avons plus les ressources pour laisser les patient·es en souffrance (ou plutôt : les fraudeurs en puissance) se rétablir. Tel·le qui n’a plus, suite à un burn-out, les ressources cognitives pour faire une tâche complexe pourrait en faire de plus simples. Aux États-Unis j’ai vu un jour un pauvre type porter l’enseigne d’une pizzeria qu’il faisait osciller tranquillement pendant quelques heures en fin de journée pour aiguiser l’appétit des passant·es : il y a du travail pour tout le monde et le grand mérite de la personnalité équilibrée et nourrie de culture et d’humanisme qui consent depuis 2017 au sommet de l’État à guider nos pas est bien d’avoir permis que ce travail-là ne coûte pas trop cher aux bienfaiteurs qui consentent à nous employer pour notre plus grand bien.

Trêve de plaisanterie macabre. Les dernières annonces du ministre de l’économie nous promettent de nouvelles dégradations de tout ce que nous avions construit tant bien que mal : l’école, l’hôpital, ces services publics qui ont autant d’importance pour redistribuer les revenus et assurer un peu de justice sociale que pour investir à long terme dans notre santé et dans notre éducation. Il faudrait finir de dégrader des institutions qui vont déjà très mal pour dix milliards de déficit organisé. Les budgets manquent désormais même pour maintenir à flots des transports en commun pour emmener les gens au travail le matin, c’est dire le court-termisme et la vision étroite des politiques néolibérales. En même temps, les cadeaux divers et variés offerts aux entreprises (exemptions et subventions sont les mamelles de l’État) se chiffrent chaque année autour de 200 milliards, expliquant en partie les super-profits des champions du CAC 40 ou la place des patrons français dans les plus grandes fortunes mondiales – avant les géants de la tech ou du pétrole, on trouve désormais les géants du pillage de nos richesses collectives.

La déresponsabilisation des entreprises en matière de santé est au diapason de cette iniquité : ceux qui nous rendent malades ne paient pas et laissent l’ardoise à d’autres. Les assurances privées, la Sécurité sociale assurent petitement et au final ce sont les travailleuses et travailleurs qui paient. Touché·es dans leur corps, il leur faut encore subir la pauvreté. La responsabilité de ces patrons pathogènes serait difficile à établir, qu’il s’agisse de cancers sans rapport (aucun !) avec les substances cancérogènes auxquelles les personnes sont exposées sur le lieu de travail ou de maladies psychiques qui tiennent aussi (n’est-ce pas ?) à la personnalité des travailleuses et travailleurs subissant des surcharges de travail. À ce compte-là, nous rendre malades peut en effet être pour eux un calcul très rationnel et on comprend bien que les arrêts-maladie aient explosé de 30 % entre 2021 et 2022 : l’intensification, jusqu’à l’épuisement, du travail, c’est tout bénéfice pour leurs gueules. D’autres en assumeront les conséquences. La « difficulté » à faire le lien entre des conditions de travail dégueulasses et les maladies des personnes qui les subissent ne tient pourtant qu’aux arbitrages faits par la puissance publique au profit du capital et à nos dépens. Il nous appartient de les dénoncer et de les combattre.

La prochaine fois que vous vous sentez à deux doigts de craquer, ne rentrez pas chez vous sur les bons conseils de votre n+1 qui craint plus que tout que vous ne vous effondriez sur son tapis à elle. Acceptez de reconnaître que vous êtes à bout et exigez que des pompiers viennent constater votre effondrement et vous emmener en lieu sûr. C’est un accident du travail comme un autre.

(1) Jean-Claude Delgenes, Agnès Martineau-Arbes, Bernard Morat, Idées reçues sur le burn-out (2017), Le Cavalier bleu, 2021.

NB : Les informations mentionnées dans ce billet peuvent être lacunaires, pas à jour ou pas adaptées à votre situation, voir ici pour les IJSS et demandez conseil à un syndicat. Merci à mes camarades syndicalistes pour les conseils.

Commentaires

1. Le samedi, 27 avril, 2024, 22h16 par Xavier

Merci pour ce coup de gueule au scalpel, si tragiquement juste.

2. Le dimanche, 28 avril, 2024, 11h22 par Aude

Merci Xavier !

3. Le mardi, 30 avril, 2024, 09h39 par Aude

Petite précision de camarades :

En cas de burn-out, le médecin devrait indiquer "syndrome anxio-dépressif réactionnel" sur le certificat d'arrêt maladie et ce d'autant plus si on espère plus tard faire reconnaitre une maladie professionnelle. Dire que c'est un syndrome réactionnel, ça écarte l'idée d'une vague dépression et permet de relier le syndrome à un contexte en occurrence professionnel.
 
Pour un harcèlement moral, la clinique est différente. Elle est liée à une agression. Les gens soufrent de "stress psycho-traumatique".

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