Même si le lieu de l'expo était plutôt sympathique et que le dialogue entre une œuvre et ses spectateurs et spectatrices était plus facile qu'au musée, la première chose qui m'a choquée, c'est de voir le message s'afficher aux dépens d'une affiche créée par une ou des artistes, sélectionnée par un collectif féministe et exposée par un autre groupe de femmes. Un homme ne voyait pas le problème de s'exprimer seul par-dessus le boulot collectif de toutes ces femmes.

Et pour dire quoi ? On pourrait discuter longtemps de tout un tas d'autres questions mais là, le sujet de la controverse est : « Qu'est-ce que des femmes ont le droit de penser d'une remarque qu'on leur fait ? » On n'est pas en train de parler des Femen ou de Beyonce et d'échanger des arguments. Là il s'agit de qualifier à leur place, et de trouver respectueuses, des interactions que des femmes ont subies et ont eu l'idée saugrenue de trouver grossières, déplacées ou violentes. Monsieur se pose là et explique, puisqu'il s'identifie à l'agresseur, ce que lui entend par ce geste, tout en témoignant le respect que l'on sait à la parole des victimes en écrivant sur leur gueule. Certes, la disproportion entre un « vous êtes charmante » et la promesse d'arracher des burnes peut surprendre mais la juste place pour un homme qui est surpris n'est-elle pas le silence et la recherche de plus d'éléments sur ce que fait aux femmes le harcèlement de rue pour qu'elles en viennent à promettre l'émasculation au prochain qui lui adresse la parole ?

On suggère à ce monsieur la lecture du projet Crocodiles, un Tumblr et désormais une belle bande dessinée, pour comprendre à quel point le harcèlement de rue se situe dans le continuum de la violence faite aux femmes, les mettant en insécurité dans l'espace public et allant jusqu'en les en chasser (1).

On imagine la réponse : « Rhôôô, tout de suite les grands mots… J'ai dit à une femme qu'elle était charmante, en quoi serait-ce du harcèlement ? » (Et on fait honneur au bonhomme de ne pas continuer avec des préjugés racistes ou de classe sur les catégories d'hommes qui seraient des harceleurs et lui pas, après tout on est dans un lieu de gauche.)

Eh bien parce que dans une proportion hallucinante de cas, une appréciation élogieuse par un inconnu sur le physique d'une femme s'inscrit dans cette démarche subtile, visant à lui expliquer le chemin de son lit, qu'on appelle la drague. C'est une parole intéressée et manipulatrice qui contribue à renvoyer les femmes dans l'espace public à leur dimension d'objet du désir des hommes. Comme dit une copine à ce sujet : « "vous êtes charmante" est sexiste et grossier, c’est une approche purement sexuelle, vous me faites bander serait plus juste ». Et ça n'est pas toujours agréable à subir (litote).

Mettons que le « vous êtes charmante » soit désintéressé… Pur plaisir des yeux et l'appréciation sort, spontanée, comme après la dégustation d'un bon pinard. Spontanée ? J'ai déjà eu l'occasion de voir de très, très beaux hommes et de les regarder aussi discrètement que je pouvais pendant une demie-heure et jamais, jamais, je me suis dit qu'il serait délicat d'aller leur faire remarquer qu'ils sont beaux. Parce que je ne m'imagine pas que les personnes du sexe opposé sont en attente de ma validation. Je suppose qu'elles vivent leur vie et apprécient un mot agréable sur leur physique de la part de personnes avec qui elles sont en confiance mais pas qu'elles attendent que je me pose en arbitre de leur physique pour dire qui est charmant… et qui ne l'est pas. Et je ne connais aucune femme qui se comporte comme ça, encore moins qui trouve normal de réclamer un droit à agir ainsi avec les hommes. Le droit que s'arrogent les hommes de le faire n'est pas spontané, naturel ou irrépressible. Il fait partie d'un système qu'on appelle le sexisme.

D'autant que dans le scénario de l'affiche, la femme répond : « Si tu me dis encore une fois que je suis charmante, je t'arrache les couilles ». C'est que peu de cas a été fait de son attitude non-verbale – plus probablement de ses premières réponses verbales, comme en témoigne le « encore une fois » qui suggère une ou plusieurs tentatives précédentes –, une attitude qui suggérait/expliquait/hurlait que non, elle n'était pas disponible sexuellement.

Ce que vous aviez devant les yeux, monsieur, et n'avez pas jugé digne d'une attention respectueuse, ce que vous n'avez pas voulu entendre mais avez trouvé normal d'emblée de critiquer, réfuter et annihiler, c'est le cri de personnes qui subissent la violence (respectueuse ?) de gens auxquels vous vous identifiez. Est-ce que cette affiche-là est plus explicite pour nommer la violence dont nous sommes victimes et dont vous souhaitez continuer à jouir avec vos couilles bien attachées ?



À lire ici également, pourquoi la galanterie n'est pas un cadeau pour les femmes et pourquoi ce genre d'aveuglement à ce que vivent les femmes interdit aux hommes de s'auto-proclamer proféministes avant d'avoir fait un sacré boulot d'écoute et de compréhension.

(1) Il y a 4 % de femmes dans l'espace public la nuit selon le géographe Luc Gwiadzinski, auteur de La Nuit, dernière frontière de la ville, L'Aube, 2005.