Quelle massification des voyages en avion ?

Cette « démocratisation » est une massification des voyages en avion. Ce qui était un luxe (je ne parlerai ici que des vol inter-continentaux) est devenu abordable et les touristes s'égayent dans le monde entier. Mais pas qu'eux et elles. Les colloques universitaires inter-continentaux se multiplient, les étudiant·es en sciences sociales peuvent faire financer facilement un échange ou un travail de terrain lointain. Les migrations de travail ne sont plus des adieux déchirants avec son pays mais appellent des vacances annuelles, voire plus fréquentes encore. Les rencontres mondiales, jadis réservées à des organisations professionnelles aisées, sont maintenant à la portée de nombre d'ONG. Tout cela, du tourisme au travail, noue des relations qui demandent à être entretenues : les couples bi-nationaux ont à leur tour des enfants bi-nationaux ; des amitiés lointaines donnent envie de refaire le voyage. Et malgré tout, cette massification laisse encore une majorité de personnes sur le carreau. Voyager loin reste un privilège, simplement étendu de la grande à la petite bourgeoisie, c'est à dire toujours limité aux classes les plus audibles dans l'espace public. Pourtant, une proportion significative d'entre nous ne fera jamais de voyage lointain et la proportion est plus grande encore dans les pays plus pauvres.

L'avion, un droit humain ?

L'idée de réduire significativement le transport aérien, pourtant particulièrement inégalitaire, nous choque. Le fret aérien à la limite : tant de marchandises peuvent voyager en bateau et nous sommes plus nombreux et nombreuses disposé·es à trouver inacceptable et inutile le transport de fruits exotiques frais (1). Mais contraindre la circulation des personnes, c'est Mozart qu'on assassine ! Le voyage est devenu un droit humain, j'en parlais ici, de retour de la piste du Sud-Est asiatique, piste battue et rebattue de touristes – dont j'étais. Se prévalant de la rencontre (asymétrique) avec l'Autre exotisé, de la nécessité de se cultiver ou de parfaire ses études en voyageant, les classes voyageuses excusent la consommation de kérosène, même celles qui montrent du doigt le carburant des vieux diesel et des SUV flambant neufs. Le fantasme d'un Grand Tour éducatif et culturel, d'un terrain anthropologique (chaque touriste est un peu anthropologue… et réciproquement !) justifient la plupart des voyages qui sont d'une bêtise crasse, des actes de consommation comme les autres avec une vague teinte culturelle ou équitable. (Nul regard surplombant de ma part, j'ai fait les deux et je suis en admiration devant les retraité·es qui préparent pendant des années, avec force lectures, leur voyage à Angkor Vat.)

Une construction des prix aberrante

Ces échanges, qui nous sont aujourd'hui « vitaux » ne l'étaient pas il y a quarante ans, ils le sont devenus. Or, ils tiennent moins aux besoins spontanés des personnes qu'à la disponibilité de vols bon marché depuis quelques dizaines d'années. Ces prix sont construits par la fiscalité sur le kérosène, sur les activités aéroportuaires et d'aviation, et par les subventions qu'elles reçoivent. Ils sont construits comme les prix du train et (surprise) le Paris-Nice en train coûte plus cher qu'un Paris-Varsovie en avion. Ces prix, de même que la mondialisation (installée sur des accords commerciaux), ne sont une fatalité et leur construction est préjudiciable au bien commun puisque les externalités négatives de l'avion (poids sur le marché mondial de l'énergie, effet de serre, nuisances sonores, qualité de l'air), ces conséquences sont subies ou payées par d'autres, par l'ensemble du corps social, le même dont on a décidé qu'il ne prendrait plus en charge l'entretien du réseau ferré, pourtant plus efficace énergétiquement que la route ou l'avion.

Quand l'offre crée la demande

Il y a quelques mois, un ami me racontait son projet de voyage à Taïwan, attiré par les prix exceptionnellement bas de la compagnie locale. Étudiant en chinois, il allait certainement tirer le plus grand bénéfice d'un voyage dans ce conservatoire de langue et de culture. Mais il prévoyait un voyage d'une seule semaine et avait réussi à y engager un ami pour qui le prix du ticket était une motivation encore plus haut placée. C'est bien l'offre de l'industrie qui crée sa demande avec des prix tirés par le bas par les stratégies commerciales et les politiques favorables à l'aviation. Il y a vingt ans, une grande ONG écologiste n'envisageait pas d'assemblée générale mondiale mais elle en fait désormais tous les deux ans… Mêmes ces héros de la cause (parmi lesquels j'ai d'estimables amies) pratiquent l'hypermobilité que par ailleurs ils condamnent. Dans ces conditions, faire appel au civisme de chacun·e est illusoire.

Pour une décroissance équitable des transports aériens

Si l'impact écologique de l'aviation doit réduire drastiquement, si le nombre de voyages aéroportés effectués sur cette planète doit décroître fortement, ce ne peut être en faisant appel à la responsabilité personnelle. Ce ne peut être non plus en faisant de l'avion un privilège de personnes qui se perçoivent comme « plus utiles » que tout le monde (comme Al Gore, interviewé d'aéroport en aéroport dans Une vérité qui dérange) ou qui ont le pouvoir que donne l'argent. Dans le premier cas, le prestige du voyage en avion en sortirait encore accru et dans le second, le marché est une allocation inéquitable des ressources, qui ne peut donc pas être acceptable politiquement pour celles et ceux qui en sont ainsi privé·es. Il nous faut trouver autre chose…

Voyager longuement

Une des pistes pour réduire significativement le nombre des voyages, c'est de les réserver à des séjours plus longs que cette semaine taïwanaise. Le Grand Tour européen des jeunes gens aisés prenait des mois. Si l'on voyage pour découvrir des pays, pensons qu'il faut bien des mois pour ces découvertes, ils ne se « font » pas en une ou deux semaines. Prendre le temps de voyager, maximiser le profit d'un voyage en ne prenant l'avion que pour des séjours de quelques mois, voilà déjà qui en réduirait le nombre, en particulier dans le cas des voyages d'affaires, tout en réservant la possibilité d'échanges universitaires, militants ou de travail. Par exemple, les fameux forums mondiaux altermondialistes, rencontres militantes d'une semaine (pour prendre l'exemple le plus irréprochable) pourraient sans regret disparaître. Ils seraient remplacés par des tournées de personnalités intellectuelles ou militantes, invitées à aller à la rencontre du public d'un continent pendant quelques mois. De simples militant·es pourraient également se déplacer (sur fonds propres ou, dans le cas des militant·es du Sud aujourd'hui privé·es de voyage, grâce aux organisations des pays plus riches qui les accueillent), dans des voyages-découvertes au long cours dont elles et ils rendraient compte dans les groupes dont elles et ils font partie.

Voyager lentement

J'avais un jour décidé de ne voyager que dans des pays dont j'aurais appris la langue (ou au moins commencé) mais c'est une idée plus farfelue dont je ne garde que la dimension de l'effort. Nous payons nos voyages en argent mais plus en effort. Certes les vols de quinze heures ne sont pas une partie de plaisir mais ils sont d'une brièveté et d'un confort hallucinants, même en place éco, quand on considère les milliers de kilomètres parcourus. D'autres manières de voyager sont possibles, pas matériellement inconfortables mais plus lentes. Le bateau rallie New York depuis Le Havre en cinq jours, Rio en quelques jours de plus. Le Marseille-Singapour doit à ce rythme prendre deux à trois semaines. Les bateaux de croisière fleurissent, à grand coût environnemental, et ils ne vont nulle part ! Si remettre au goût du jour la marine à voile semble un objectif très lointain, il est imaginable de réinvestir le trafic passager maritime à propulsion thermique et que les prix soient rendus plus raisonnables par une relative massification et par l'abandon du luxe. Certes, les rythmes de vie actuels ne permettent pas de prendre ce temps… Mais nous sommes à la recherche d'autres manières de vivre et devant la crise écologique nous n'avons que trois choix : continuer à aller dans le mur, adopter une allocation autoritaire et violente des ressources (l'immobilisme puis l'éco-techno-fascisme se succédant) ou changer radicalement de mode de vie. Supposer des vies dans lequel le temps de travail est réduit et assoupli, avec la possibilité de prendre des congés sabbatiques, c'est cohérent avec l'idée d'émancipation dont est porteuse l'écologie – contre les adaptations fascisantes aux contraintes environnementales.

La consommation effrénée de voyages est un impensé pour les classes voyageuses qui ont des surplus à dépenser. Même les écolos ont le plus grand mal à dépasser l'idée que le voyage, la rencontre sont des valeurs positives, quand bien même elles seraient particulièrement carbonées. Mais sortir de cet imaginaire et assumer qu'il s'agit trop souvent et avant tout de consommer le monde, de la manière la plus dispendieuse et la plus inéquitable, est un premier pas pour tou·tes les écolos dont c'est le premier poste de dépenses énergétiques (comme moi). Je ne pense pas qu'il soit utile de conclure sur un engagement que je prendrais de ne plus prendre l'avion ou une flagellation publique pour mon dernier séjour malaisien de seulement deux mois. Il est nécessaire que notre organisation sociale ne fasse pas reposer sur chacun·e le choix de prendre ou non l'avion mais que nous changions la fiscalité des transports, améliorons l'offre de trains (de nuit !), inventions d'autres modes de transport plus lents, d'autres modes de vie, combattions les aéroports (et leur monde) en projet ou déjà construits. C'est aussi une question d'équité.

(1) Bonne nouvelle, les aéroports parisiens sont les champions du fret aérien en Europe. Et investissent pour le rester.

NB : L'illustration de ce billet montre un avion dans le ciel de Yogyakarta. À l'heure où a été prise cette photo (été 2018), les habitant·es du district de Temon étaient expulsé·es pour faire place à un nouvel aéroport, plus grand et plus éloigné du centre.