Rebellitude ou anarchisme ? Une histoire d'eau

C'est un beau dimanche de juillet et je vais réparer mon vélo sous la supervision amicale de F. dans le squat où il vit. F. a été réparateur de vélos dans une autre vie mais aujourd'hui il partage son temps entre des cours de français pour les migrant·es, des carcasses de vélo remontées entièrement et ce qui lui chante, comme d'aider des gens comme moi le dimanche à réparer leur biclou. Je dois être la seule cet aprem qui peut se payer les transports en commun ou les services d'un vélociste, les autres sont fauché·es comme les blés, avec ou sans papiers (la preuve que le vélo, c'est vraiment un truc de bobos). Heureusement pour nous qu'il y a l'atelier du dimanche. Derrière la verrière sous laquelle on transpire abondamment (mais rassurez-vous, il y fait très froid en hiver, ça équilibre), un petit jardin et une petite piscine gonflable. Un truc écrit sur la porte de sortie : « Si ta dernière douche ne date pas d'aujourd'hui, rince-toi avant de rentrer dans la piscine. » Voilà : tout ça pour dire que mêmes chez les anars, y'a des règles.

Ce qu'il n'y a pas chez les anarchistes, en tout cas on essaie de s'en débarrasser, c'est l'« archie », le pouvoir sur les autres. Imaginez que vous êtes un gros cra-cra qui n'a pas pris de douche depuis… longtemps. Et que vous n'ayez pas envie d'aller vous rincer parce que justement, vous aimez pas trop ça. Mais la piscine vous fait envie, alors vous faites deux en un et vous allez vous défaire dans la piscine du vieux gras et des peaux mortes qui vous collent à l'épiderme, des bouloches du slip que vous portez depuis deux semaines et du reste… Sympa pour les autres, non ? En vous faisant plaise, vous avez sali l'eau de tout le monde. C'est ça, le pouvoir, ça ressemble aux passe-droits que s'accordent les riches et les puissants. Vous pourrissez l'eau et la vie des autres pour maximiser votre confort et réduire votre contrainte. Mais heureusement, l'anarchie, c'est une forme d'organisation sociale plus évoluée qui s'attaque à tous les pourrissements de flotte, à tous les trafics d'influence des ministres en échange de faveurs sexuelles offertes dans la contrainte, à tous ces petits et gros arrangements avec le droit des gens qui prétendent nous gouverner (on appelle ça aussi les illégalismes d'État : oui, déjà c'est leur droit, taillé sur mesure pour leurs gueules, et en plus sont pas fichus de le respecter).

Je sais pas vous, mais quand j'entends le mot « rebelle », je pense plus aux potes du squat (que je soupçonne d'avoir filé des coups de main pour bloquer la déchète ou le dépôt de bus pendant les dernières grèves) qu'à une bourgeoise à mèches chères et vêtements chers et bagnole chère qui dit à une personne croisée dans la rue de ma ville de droite : « Je suis une rebelle, moi. Rien à foutre, de leur connerie de masque. » Le masque, c'est un peu comme la demande exprimée par le groupe de squatteurs (et probablement décidée à l'unanimité lors de la réunion hebdomadaire) de se rincer avant si tu es crade : c'est le truc qui sert à pas salauder l'eau, soit l'air que tout le monde respire quand on est à nombreux en intérieur. La bourgeoise-rebelle, c'est plus le gros cra-cra.

Alors certes le masque est une obligation légale, imposée par en haut et pas décidée à la réunion du lundi. (Et non, les élections ne sont pas un substitut de réunion du lundi pour un groupe simplement plus énorme, j'en parle ici). Mais c'est pas comme si le masque était l'objet d'amoûûûr du macronisme. L'objet d'amoûûûr du macronisme, c'est de faire baisser la rémunération directe et indirecte des gens comme vous et moi, pas de cacher leur nez. Ce gouvernement, au contraire, il nous a désinformé·es pour qu'on ne mette pas de masque alors que ça aurait pu nous éviter un confinement aussi sévère, d'abord parce qu'il n'avait pas de réserve stratégique, ensuite parce que pendant dix ans on n'a pas eu le droit de masquer son visage dans l'espace public dans ce pays (cagoule ou burqa). Et on a vu tous les ministres, le nez dehors en espace confiné avec plein de monde depuis mai (prem's : à la prise de fonction du ministre-harceleur à Tourcoing, réélu au premier tout, juste après la fin du confinement, y'avait beaucoup de petits fours et pas de masques). Ça a pas trop l'air d'être leur trip, d'éviter de salir l'eau de tout le monde…

Et malgré tout, le masque, vu ce que Coluche appelait la conjoncture, on en a besoin pour ne se refiler que des charges virales réduites qui renforcent notre immunité plutôt que des grosses qui nous font choper le Covid direct (et si pas nous, une autre personne qu'on aime bien). Alors s'te plaît, arrête de dire que t'es un·e « rebelle » et deviens plutôt vraiment anarchiste (c'est tellement cool, tout le monde dit qu'il l'est), vraiment une menace pour l'ordre ambiant : respecte les gens avec qui tu vis et organise-toi avec elles et eux pour virer un jour à coups de tatane tous ces gens qui ne vivent plus avec nous depuis longtemps.

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