Parmi les grands enjeux de cette crise, figure bien le besoin d'assurer le revenu, des exclu·es ainsi que des inclu·es qui ne le sont plus aussi solidement. Avec une économie en partie à l'arrêt, les indépendant·es, les commerçant·es, les intermittent·es du spectacle, les travailleurs et les travailleuses les plus précaires perdent leur revenu. Il faut évidemment assurer un filet de sécurité pour que les besoins des un·es et des autres soient satisfaits. Mais pourquoi un revenu garanti ?

Car cette crise nous engage à repenser le travail, à revaloriser les emplois en bas de l'échelle, ceux qui sont tenus en particulier par des femmes et des personnes racisées : petites mains des hôpitaux, des commerces alimentaires, des maisons de retraite, fermier·es et ouvrier·es agricoles, dont il faut augmenter les rémunérations et alléger le fardeau en le partageant. Elle nous engage aussi à décider ce qu'on veut produire (un tissu industriel nous permettrait de produire des masques, et du gel hydroalcoolique ou des tests) et de choisir ensemble ce qu'on ne produira plus du tout parce que ça contribue à une économie brune qui fout en l'air notre milieu, localement et globalement.

Parer au plus pressé, aux pertes de revenu, aux besoins d'un minimum pour vivre dans un pays plein de riches, c'est une chose. Mais construire une société qui réponde aux vrais besoins de tou·tes (un logement décent, une bouffe saine, un cadre pour s'occuper et une reconnaissance du résultat), c'en est une autre. Dans un ouvrage paru en ce début d'année et disponible dans les bonnes librairies, je critique le revenu garanti à plusieurs titres :

-c'est un revenu perçu comme écologique mais que l'on devrait à nos gains de productivité (qui ne le sont pas, écologiques) ;

-il dépend de l'État (et nous avec) ;

-il est censé peser sur le marché du travail en faveur des bas revenus mais, sans réorganisation radicale de notre manière de travailler et de distribuer les richesses, il est plus probable qu'il organise la vie des exclu·es, des surnuméraires appelé·es à devenir bénévoles (femmes au foyer, personnes handicapées et autres personnes aux marges de l'emploi classique). Je ne vais pas refaire ici la démonstration, je rouvre seulement le débat.

Le revenu garanti (ou de base, ou universel), c'est une idée qui réconcilie gauchistes, écolos et libéraux/ale. C'est un revenu suffisant pour vivre décemment, alloué sans condition et à tout le monde, repris tout ou partie par les impôts de celles et ceux qui ont d'autres source de revenu. Comme des minima sociaux mais au-dessus du seuil de pauvreté, sans la paperasse, sans les effets de seuil, sans le non-recours. C'est séduisant.

Sauf que depuis vingt-cinq ans que je bats le pavé, il n'est jamais question au fond que de faire baisser la rémunération du travail : SMIC jeunes (1994, 2006), réformes des retraites (1995, 2003, 2019), réformes de l'assurance-chômage (l'an dernier mais c'est passé comme une lettre à la Poste). Les rémunérations directes sont en cause, et plus souvent encore les rémunérations indirectes, cette part du salaire que l'on touche en cas de besoin (chômage, retraite) car elle est socialisée… La réduction du temps de travail n'est plus qu'un lointain souvenir et la tendance depuis plus de quinze ans est à son augmentation, alors que par ailleurs le chômage est massif. Avec les subventions aux emplois de faible qualité (les emplois à domicile) et la déréglementation (organisée par la loi travail ou, dans le cas des plateformes, sauvage), tout conspire à faire baisser la rémunération du travail.

Et c'est dans ce cadre-là que revient l'idée de rémunérer les gens un prix décent… à ne rien faire ? Sans surprise, les seules mises en œuvre du revenu garanti dont nous puissions apprécier la portée sont des dispositifs dont le montant reste sous le seuil de pauvreté et qu'un esprit un peu critique pourrait comprendre comme une énième subvention publique à des emplois qui, tout en restant toujours trop chers aux yeux des patrons, ne permettent pas de mener une vie digne et sûre. Et quand bien même le montant serait de mille euros, l'impression demeure qu'on ne fait pas une vie avec ça, et encore moins une société.

Revenons à notre monde d'après. Entre deux envolées lyriques, on voit bien quel « monde d'après » le poète de l'inspection des finances nous prépare. Ça risque de ne pas être un tissu de petites fermes en agroécologie, de petites entreprises autogérées engagées dans la transition écologique, de services publics pour tou·tes, des droits sociaux qui ne laissent personne sur la touche, des villes à taille humaine reliées entre elles par le train. L'agriculture ? une ferme de fraises bretonnes hors-sol en avril ; les transports ? 7 milliards à Air France (1) alors qu'il est temps de réduire sévèrement la part de l'avion ; les droits du travail ? quarante-huit heures max par semaine et jusqu'à soixante. Tout ça semble bien éloigné de la perspective d'une vie collective décente. Alors cessons de mendier des réformes à ces gouvernements qui ne cessent de détruire nos conquêtes sociales, et n'attendons rien de la concession par en-haut d'un revenu garanti.

(1) Le plus gros budget de l'État, celui de l'Éducation nationale, tourne autour de 50.