Le féminisme, c'était mieux avant

La présomption de Guillebaud, c'est celle d'Alexis Escudero dans tout son ouvrage, qui n'a de cesse de dire qui sont les bonnes féministes et qui sont les mauvaises – c'est à dire même pas des féministes mais des « prétendues ». Une position pour le moins problématique : « Non, Rosa, c'est pas la bonne stratégie. Qu'est-ce que tu as à gagner à t'asseoir sur les sièges de devant à côté de moi, à part foutre en l'air la lutte pour les droits civiques ? » Quand Escudero encense « les féministes horriblement universalistes des années 1970 » (p.168), c'est pour se donner le droit de dézinguer derrière tout ce qui n'aura pas l'heur de lui convenir, confondu dans le même gloubi-boulga libéral-queer-post-cyber et anti-essentialiste. Au passage, universalisme et essentialisme se sont longtemps opposés dans la sphère féministe, l'un postulant que les femmes étaient des êtres humains avant tout, l'autre qu'elles avaient des qualités particulières, et les voici par magie confondus dans le vrai féminisme. On repassera donc, si on souhaite avoir sur les tensions qui traversent le féminisme un regard qui ne cherche pas uniquement à instrumentaliser la cause des femmes. Et si l'on souhaite avoir un exemple de ce que c'est, qu'une féministe qui apporte la contradiction à d'autres sans tomber dans l'insulte et dans l'exclusion (vous n'êtes pas de vraies féministes !) on pourra consulter mon billet « Sexe : pour ou contre ? », dans lequel je récuse jusqu'au concept de « pro-sexe », parce que les post-féministes ne sont pas non plus mes amies. Si je prends la peine de les respecter, j'en attends au moins autant d'hommes qui n'ont jamais bougé leur cul contre la domination masculine.

Pourquoi donc, dans une aussi remarquable enquête sur la reproduction artificielle (que je recommande malgré tout, ne serait-ce que parce qu'il n'en existe pas encore d'autre et que le sujet mérite qu'on s'y intéresse), certaines informations ne sont-elles pas offertes aux lectrices et lecteurs ? « L'insémination pratiquée à domicile avec le sperme d'un proche n'est pas la PMA. La première n'exige qu'un pot de yaourt et une pipette » (p.10). Cette insémination est interdite par la loi, mais ce doit être un détail. « Pourquoi les militants de gauche demandent-ils le droit pour les lesbiennes de recourir à la PMA plutôt qu'à l'adoption ? » (p.195) C'est parce que les enfants adoptables sont très peu nombreux en France et qu'à l'étranger la pratique est problématique (déracinement et néo-colonialisme, pour ne rien dire de la discrimination des couples homo dans les pays concernés). Facile de se montrer grand seigneur dans ces conditions : « Si le désir d'enfant les travaille à ce point, ils peuvent toujours adopter » (p.175). Ben tiens.

Un livre porteur de valeurs émancipatrices ?

Ce n'est pas un hasard si l'auteur de Nos limites, produit de « la France bien élevée » et fervent « patriote », initiateur des « Veilleurs » qui ont éclairé nos soirées anti-faf l'an dernier, le recommande dans le Figaro : « Il faut lire à cet égard les remarquables travaux de Pièces et main d’œuvre, un groupe anarchiste grenoblois, sur l'artificialisation de la reproduction. Décapant ! » (La Reproduction artificielle de l'humain a été pré-publiée sur le site de PMO.)

Ce n'est pas un hasard, c'est parce que le livre d'Escudero revient sur ce que nous pensions être des fondamentaux en matière d'émancipation féminine : « Si l'objet [l'enfant] est livré mal à propos, la liberté du consommateur est de pouvoir le supprimer » (p.131). Les « féministes des années 1970 » n'auraient pas su mieux dire pour lutter contre la liberté d'avorter...

C'est parce que le livre prend plutôt le parti des hommes, dans son refus d'interroger des questions graves concernant la paternité. « Un gamin de 15 ans n'a pas à rendre visite à ses parents à la maison de retraite » (p.169), on ne saurait mieux dire, mais la seule raison pour laquelle les enfants de vieux pères ne vont pas les visiter en maison de retraite, c'est qu'ils pratiquent la sénilité à la maison, à la charge d'une compagne qui a l'âge d'être leur fille. Quid des paternités à 60 ans, qui sont le plus souvent le fait de dominants, riches en plus d'être hommes ? Et quelle réflexion sur la paternité à la carte qu'exigent notamment les masculinistes, ne demandant, juchés sur des grues, la garde de leurs enfants que pour les confier à leur nouvelle compagne ou à leur mère (soit la grand-mère des enfants) ? Paternité à la carte, quand des pères qui se sont défaussés de leurs responsabilités deviennent parents quand ça leur chante, quand l'enfant est propre ou que sa conversation devient enfin intéressante ? « L'insémination pratiquée à domicile avec le sperme d'un proche […] soulève essentiellement la question de l'accès aux origines pour l'enfant ». Non ! Elle soumet un couple de femmes aux caprices d'un géniteur, qui pourrait devenir père quand ça le chanterait. Comment accepter cette situation, dans une société qui ne fait pas de différence entre géniteurs et pères ?

C'est parce qu'Escudero n'ouvre aucune porte aux couples lesbiens, quand bien même, de l'IA artisanale à la PMA avec DPI (que je récuse également, pour les mêmes raisons), il y aurait un véritable continuum où il s'agit de mettre des effets de seuil. Le DPI (diagnostic pré-implantatoire) et ses potentialités eugénistes en sont un. Même si pour l'instant il semble que les embryons soient choisis pour leur seule rapidité de multiplication, il est imaginable que le diagnostic se précise dans les années à venir et permettre d'éliminer ceux qui ne sont pas assez beaux, blonds et sains. Hélas, l'effet de seuil qui me semble retenu par l'auteur, celui qui est le plus marqué de tout l'ouvrage, c'est « la possibilité des personnes de même sexe de "faire" des enfants ». (De même sexe que qui ? Il manque à la phrase de préciser qu'il s'agit de faire des enfants ensemble, ce qui d'ailleurs correspond à un fantasme que l'on entend plus souvent dans des bouches homophobes que chez des lesbiennes ou des gays, puisque la revendication consiste à ce que l'un-e ou l'autre fasse un enfant qui sera élevé comme celui du couple.)

On se pince en lisant le bouquin, on se désole que le manque de culture féministe ait produit de tels discours au sein d'un milieu qui prône l'émancipation de tous... et toutes.

Une leçon de féminisme

Visiblement, dans le « ou bien, ou bien » que nous impose Escudero à coup de citations outrageuses se sont perdues quelques nuances : outre quelques « féministes des années 1970 », autorités silencieuses instrumentalisées par l'auteur, le reste honnit en bloc la nature et rêve de corps cyborg (puisque toute la différence émergerait du corps). Celles, et elles sont nombreuses, qui portent un autre féminisme auront envie de rappeler ce qu'elles entendent par construction : à partir d'un donné naturel, que pour la plupart nous ne nions pas, s'élabore le genre, distribution des rôles sociaux en fonction du sexe.

Une distribution qui va jusqu'à modifier les corps : l'étude des apports nutritionnels des enfants, par exemple, fait apparaître des raisons très sociales à la différence de taille entre femmes et hommes, les garçons recevant des rations de protéines supérieures aux filles. Mettre en lumière cet élément, ce n'est pas nier que, quand bien même les garçons se mettraient dès le plus jeune âge au régime salade verte, ils ne pourront jamais porter des enfants. Mais c'est montrer combien, au-delà de différences naturelles dont la seule universelle semble être le rôle dans la reproduction, beaucoup est construit, à travers les relations (on ne prend pas un bébé dans ses bras, on ne communique pas avec lui de la même manière selon que c'est une fille ou un garçon) et les injonctions (non, les femmes n'ont pas de goût inné pour la salade verte).

Je cours moins vite que mon frère... Il serait aisé d'expliquer que c'est parce que je suis une femme. Après tout, dans les clubs d'athlétisme et en compétition, on constate que les femmes courent toujours moins vite que les hommes, à forme et niveau d'entraînement égaux. Mais mobiliser cette explication comme première, alors que je suis avant toute chose plus grosse et moins en forme que mon frère, n'a pas beaucoup de sens. (Et si j'étais une athlète je grillerais le frangin, parce que toutes les femmes ne courent pas moins vite que tous les hommes.) C'est cette mobilisation constante du sexe, loin des domaines où il a un caractère pertinent (1), et la naturalisation de chacune des différences que nous observons entre femmes et hommes, que les féministes appellent « essentialisme ». Ce n'est pas du déni de certaines différences physiologiques (2) mais cela tient à notre connaissance qui s'affine sur la part du naturel et celle du culturel. Promouvoir l'essentialisme et nier les phénomènes de construction sociale, c'est nier ce qu'on a pris l'habitude d'appeler la culture et le social, qui font également notre humanité.

C'est cela qu'explique Christine Delphy : « La hiérarchie ne vient pas après la division, elle vient avec – ou même un quart de seconde avant – comme intention. Les groupes sont créés dans le même moment et distincts et ordonnés hiérarchiquement » (3). On organise en classes les individus selon les variations interindividuelles qui sont apparues les plus pertinentes : femmes/hommes, et non blond-e-s/brun-e-s (le discrédit de la distinction blanc-he/de couleur en Europe nous renseigne sur le caractère social du fait de classer). Ce n'est pas nier les différences interindividuelles que de faire apparaître ce classement, au contraire. C'est plutôt le renvoi systématique à la différence sexuelle qui nie les variations entre femmes elles-mêmes, les ressemblances entre femmes et hommes, bref la diversité des caractères et des corps humains rappelée par Albert Jacquard : « Les hommes ne naissent pas égaux. […] Chacun des procréés est […] unique » (4). 

Critiques mal informées (nulle part il n'est question du matérialisme de Delphy, plutôt majoritaire dans les milieux féministes d'aujourd'hui), qui se nourrissent de confusion... autant que les lesbiennes et les gays, les femmes trinquent dans La Reproduction artificielle de l'humain.

Besoin d'une autre critique

L'auteur s'excuse dans La Décroissance de juillet-août 2014 : « La droite s’est engouffrée sur ce terrain-là. Elle qui ne trouve rien à dire à la PMA depuis 30 ans, s’insurge aujourd’hui contre son extension aux homosexuels, comme si les couples homos n’avaient pas les mêmes capacités que les hétéros à aimer, éduquer et prendre soin d’un enfant. » Mais le mal est fait : mal accompagné, non seulement Escudero a mis moultes virgules entre sujets et verbes (pas de quoi remercier la « commission point virgule » qui a corrigé le texte) mais il a surtout laissé sa verve s'exercer sur tou-te-s. Même les agriculteurs, « qui ne vivent plus que de primes et de subventions que l’État leur alloue », ce qui n'est pas faux mais pas vrai non plus : les paysan-ne-s s'inquiètent encore de vendre leur agneau vif 5,5 ou 6 euros le kilo... il y a des baffes qui se perdent à exprimer ainsi la réalité du monde agricole.

On appelle ça en anglais un smart ass, capable de tout tourner en dérision pour faire parler de lui : une blague sur les taureaux qui ne font pas la vaisselle (manière de discréditer les féministes qui le demandent), une autre sur les relations sexuelles virtuelles qui permettent à Roméo #46273 de continuer sa partie (pour info, la moitié des gamers sont des gameuses, est-ce un stéréotype de genre ou de l'androcentrisme ?), qu'est-ce qu'on se marre ! Était-ce le but du jeu ? Moi qui suis féministe mais aussi écolo radicale, critique de la technique, j'aurais été heureuse de résumer le bouquin, de faire apparaître les critiques les plus importantes sur la PMA, les usages possibles du DPI, les inégalités qui (se) nourrissent (de) la reproduction artificielle de l'humain, les lignes de fracture que cela crée politiquement (et non, je ne suis pas très fan du libéralisme, moi non plus) et je me retrouve à devoir expliquer le féminisme pour les nuls.

Le bouquin est clivant, ce n'est pas là le problème, c'est qu'il clive au mauvais endroit. « Sans doute l'unanimité en faveur de la PMA n'est-elle que de façade et de nombreuses personnes à gauche ne se reconnaissent pas dans cette innovation. » Sans doute, mais beaucoup autour de moi, dans les milieux libertaires et féministes, sont également choquées par le mépris pour les femmes et les LGBT qui se dégage des positions anti-PMA les plus visibles. A quoi bon si bien informer, si c'est pour si mal poser la question politiquement ?

(1) Voir le traitement médiatique des femmes de pouvoir, sur le registre vestimentaire, de la séduction, du caractère (« féminin » ou « intransigeant », ce n'est jamais le bon degré d'autorité couillue).

(2) Mais il faudrait les considérer plus sérieusement pour comprendre ce qui est universel et ce qui ne l'est pas. Dans certains pays les hommes sont moins grands et leur pilosité est moins drue et moins étendue que celle de femmes européennes : en sont-ils moins hommes ? Le sexe hormonal et les caractères visibles (pilosité, taille) présentent des degrés d'un individu à l'autre et dessinent un continuum. Certaines irrégularités chromosomiques empêchent de définir tout à fait un homme comme le porteur des chromosomes XY. Anne Fausto-Sterling montre que le sexe anatomique, celui sur lequel, en fin de compte, on fonde la différence sexuelle, n'est pas non plus si binaire : pénis ou clitoris, scrotum ou grandes lèvres, etc. sont les mêmes organes qui ont évolué différemment chez chacun-e, produisant chez quelques-un-e-s des ambiguïtés. Pas de quoi renier la différence des sexes, mais son universalité et sa simplicité biblique. Anne Fausto-Sterling, Les Cinq Sexes, traduction Anne-Emmanuelle Boterf, Payot et Rivages, 2012.

(3) Christine Delphy, Classer, dominer. Qui sont les autres ?, La Fabrique, 2008, citée p.166.

(4) Albert Jacquard, « L'égalité comme source de richesse », Le Monde diplomatique, mai 1998, cité p.164.

Féminisme : pourquoi tant d'intérêt ?