Les choses ont commencé à se gâter quand, au chômage depuis plus de six ans, je me suis retrouvée prête à tout pour m'occuper, serait-ce bénévolement. Quand les inégalités sociales m'ont mise en situation de ne rien pouvoir négocier, le sens des responsabilités, de ce qu'on doit à soi-même et à autrui, ainsi que l'exigence morale manquèrent alors cruellement. Nos références communes étaient plutôt du côté du plaisir, du désir et de l'irresponsabilité. Quand l'un de nous, pressé de retourner à ses obligations familiales, demandait à avancer dans l'ordre du jour, un autre pouvait lui rétorquer impunément : « J'ai des réunions toute la semaine, le dimanche je viens ici pour me marrer » (et ne plus venir du tout quand il serait papa à son tour).

C'est ballot, le plaisir des un-e-s n'est pas le plaisir des autres. En fait, le droit de se faire plaise individuellement n'ajoute guère à la qualité de la vie collective, il s'inscrit avant tout dans la loi de la jungle qui permet à certain-e-s de se servir aux dépens d'autres. Ainsi cette attention aux besoins individuels, qui nous semblait si nécessaire que nous en faisions un objet politique, est-elle devenue la justification d'attitudes prédatrices et le refus de respecter des standards de qualité de relation. J'aurais pu comprendre plus vite quand l'une des autorités morales de ce petit monde m'a expliqué que « [m]on boulot », en tant que femelle SDF inemployable mais pouvant toujours être utile, « c'[étai]t de faire converger les désirs ». Tiens, nous n'étions plus égaux/ales, hommes et femmes, cadres sup' et pauvresse, prédateurs et proie… il y en avait une dont le boulot était de faire con-verger les désirs, d'entretenir en bonne vestale un lieu aussi collectif qu'une copropriété sur la Costa Brava : privatisable par chacun-e en fonction de ses moyens, femme de ménage comprise.

Tout ça pour dire qu'avec cette expérience je suis un peu plus exigeante que la moyenne en matière d'action collective et que je fais confiance à mes inquiétudes. Je suis moins enthousiaste quand on me parle d'entretenir des espaces attentifs au confort de chacun-e car l'aune individuelle à laquelle nous nous attachons me semble plus piégeuse que le recours à des standards collectifs, comme je l'exprimais à propos du consentement. Nous avons des capacités trop disparates à faire respecter notre intégrité et à assurer notre confort individuel.

Sous prétexte de confort individuel, je vois ainsi des groupes abandonner leurs ambitions politiques. Le groupe militant qui refuse d'admettre dans ses rangs une personne dépressive, quand bien même elle serait loin d'avoir démérité dans le milieu associatif mais parce qu'une personne ne se sent pas à l'aise avec elle, devient groupe affinitaire ou de développement personnel. Les lieux inclusifs, où l'on essaie de surmonter ses différences et ses préjugés sur la base de valeurs communes, deviennent des havres pour militant-e-s – sur présentation du savoir-être qui va bien – et se mettent à faire la même chose que le reste de la société… de l'exclusion à tour de bras.

Depuis quelques mois, il m'est difficile de tourner la tête sans apercevoir des signes de cette sclérose, de cette individualisation des causes collectives. En réaction à la violence du monde, et notamment de ses assignations genrées étriquées, chacun-e se réinvente, travaille sur soi, son apparence, change de nom au point d'en compliquer la vie sociale (« Non mais tu sais, Truc qui s'appelait avant Bidule »). On s'extasie devant des réunions, dans des milieux plus avancés, où le tour des prénoms se double d'un tour des pronoms et où l'on apprend comment chacun-e souhaite qu'on l'appelle : il/elle/ille/iel/el (ci-dessous et en anglais, pas moins de huit variations de pronoms personnels pour s'adresser à une personne, y compris un pluriel). Alors que les solidarités ne tiennent pour la plupart qu'à l'amitié et non aux obligations réciproques qui se lient entre les membres des mêmes groupes, alors que la Cause ne dit pas merci et qu'il est plus que temps d'y faire quelque chose, prière est faite malgré tout d'observer avec sensibilité les évolutions intimes de la personnalité de chacun-e.



Je remets les choses dans leur contexte : au lieu de lutter de front contre le genre, de tenter de le neutraliser comme le proposent les féministes pour les écoles suédoises (1), on va plutôt chercher à l'adapter aux besoins individuels et à rendre confortable l'habitude (finalement plus problématique du tout !) de s'adresser à chacun-e en fonction de son identité de genre supposée. Est-ce que cette attention délicate, à laquelle il semble difficile de ne pas se conformer ne serait-ce que par gentillesse, ne contribuerait pas à mettre de côté des luttes collectives ? Quand j'entends le féminisme exprimé dans des termes qui ne sont plus que ceux du confort individuel (« mal à l'aise » (2), « identité », « travailler sur soi », etc.), je me dis qu'on a loupé quelque chose ou qu'on est allé bien trop loin dans notre refus de voir broyer les personnes. Aujourd'hui c'est peut-être le collectif qu'on est en train de passer à la moulinette. Est-ce que ces formes militantes, jadis des moyens, ne sont pas en train de se scléroser pour devenir des fins en soi ? Ou bien, et ce serait tellement plus confortable : à quoi bon changer le monde si l'on peut se contenter d'y être à l'aise ?

(1) Autre exemple : plutôt que se désoler que les copains et copines trans peinent à se faire attribuer des papiers conformes, ne pourrait-on pas élever plus souvent nos voix contre le numéro de Sécurité sociale, qui en plus de nous mettre dans des cases hiérarchisées selon le sexe (premier, deuxième), est le reliquat d'une nomenclature raciste, 3 et 4 étant attribués par Vichy qui la créa aux Juifs et aux sujets coloniaux ?

(2) Ainsi une oppression ne serait problématique que parce qu'elle crée du malaise. Une oppression tellement bien intégrée qu'elle ne mettrait pas l'opprimée (une femme cissexuelle hétéro conformiste, par exemple) dans une situation trop immédiatement désagréable ne vaudrait pas une lutte politique. Pas du tout.