C'est entendu, les études littéraires ne servent à rien d'autre qu'à produire des enseignant⋅e⋅s capables de perpétuer l'engeance. Pourtant c'est la défense de la langue française qui est mise en avant pour justifier qu'elle continue à se complaire dans le sexisme, distribuant par exemple les postes de ministre à des hommes ou au moins à des femmes masculinisées par le discours (« madame le ministre »). Alors que se figent à droite les représentations du genre et que reparaît le débat sur la féminisation des titres et des noms de profession, il me semble nécessaire de faire entrer dans la danse la question du désaveu des études littéraires.

A lire Julien Aubert, auteur d'un désormais fameux « madame le président » et qui publie une tribune sur la question, la défense de la langue française consiste à refuser ses évolutions. Toutes ? Non... Puisque même en latin on a réussi à créer un lexique dédié aux TIC, il serait dommage que l'on se privât de nos ressources linguistiques propres en se contenant d'importer des mots anglais pour rendre compte des évolutions de notre monde technique. Notre monde social, en revanche, il pourra repasser.

La reconnaissance du fait qu'aujourd'hui des femmes peuvent être présidentes (d'association, de comité de quartier, de la République) ? Niée par ce « madame le président », alors même que le Trésor de la langue française, co-édité par le CNRS et l'ATILF, atteste cet usage, cite Eleanor Roosevelt en présidente de comité à l'ONU bien après le décès de son mari et se contente de signaler que « présidente directrice générale » est « rare ». Mais Julien Aubert, peut-être parce qu'il souhaite que cet usage, de rare, devienne tout simplement inexistant, et qu'on cesse même d'imaginer qu'il puisse exister des « présidents » femelles, se cache derrière le respect de notre langue et derrière les plus grandes autorités censées le faire valoir... malgré le discrédit dont elles peuvent faire l'objet de la part des lexicographes, puisque l'Académie française et ses quarante prestigieux/ses écrivain⋅e⋅s (dont le recrutement est marqué par des critères très particuliers d'âge, de genre et de couleur politique) réunit moins d'expertise linguistique que le moindre département universitaire.

Si Julien Aubert m'avait demandé de corriger son texte :

Madame Mazetier commet deux erreurs : la première, elle ne sait pas parler correctement Français ; la seconde, elle utilise sa fonction de président de séance pour faire de la politique. Madame Mazetier n'est qu'une parmi d'autres, mais elle se sent forte car, telle les Précieuses Ridicules d'antan, elle a de son coté les beaux-penseurs. Cette allusion à Molière permet d'assurer la transition avec le reste de ma démonstration : la sphère politique a oublié tout d'abord qu'en France, c'est l'Académie Française qui fixe, depuis 1635, les règles de l'usage du Français (chapitre XXIV de ses statuts).

voici ce que je lui aurais proposé :

Mme Mazetier commet deux erreurs : la première car elle ne sait pas parler correctement français ; la seconde car elle utilise sa fonction de présidente de séance pour faire de la politique. Mme Mazetier n'est qu'une parmi d'autres, mais elle se sent forte car, telle les Précieuses ridicules d'antan, elle a de son côté les beaux-penseurs. Depuis le siècle de Molière, et même si la sphère politique semble l'avoir oublié, c'est l'Académie française qui fixe les règles de notre langue (chapitre XXIV de ses statuts, datés de 1635).

(Et je lui aurais surtout proposé de se taire, parce qu'on ne peut pas non plus faire des miracles à ce stade.) Vous remarquerez tout ce qu'une véritable éditrice peut apporter à ce texte : articulation plus précise, disparition des répétitions et de la confusion entre règle et usage (usage : pratique constatée, sans dimension normative), transition plus élégante autour de l'allusion moliéresque, minuscules aux adjectifs et noms de langues : on speak English avec une majuscule mais on parle français avec une minuscule. J'ai noté de même que « président » était doté tout le long du texte, au petit bonheur la chance, d'une majuscule ou d'une minuscule alors que nulle part en français les normes typographiques n'acceptent la première. Les ouvriers typographes républicains ont bien, à partir de la fin du XVIIIe siècle, décrété qu'il y aurait un Président, celui des États-Unis d'Amérique, auquel ils feraient l'honneur d'une majuscule, mais cet usage s'est perdu – allez savoir pourquoi !

Au-delà du propos affiché, au-delà des deux fautes d'accord (pas en nombre mais en genre !) que note la rédaction de l'excellent site web Les Nouvelles News et dont Julien Aubert se défend en parlant de « 2 (sic) échanges (re-sic) de genre qu['il a] glissés dans l'article pour faire réfléchir le public », l'indigence de sa tribune rappelle le mépris dans lequel notre société tient sa langue. Les études littéraires se caractérisent par la rareté des débouchés qu'elles offrent et la faiblesse des rémunérations. Elles sont tous les jours remises en cause : à quoi servent-elles donc ?

Elles servent à former des personnes capables d'envisager la question de la féminisation de la langue avec des arguments linguistiques qui ne font pas tomber le débat dans l'échauffement des foules avant une manif réac (« touche pas à mon stéréotype ! »). Elles servent aussi très concrètement à transmettre une connaissance des formes du français (grammaticales et typographiques) qui peuvent être utiles pour offrir au public des textes corrigés, plus élégants et plus clairs. Et vu l'inflation de l'écrit, sur Internet ou sur papier, il faudrait moins penser à réduire les budgets des départements de lettres qu'à former et à faire travailler davantage de littéraires. A moins que ce souci de la défense de notre patrimoine linguistique ne soit que prétexte, qui sait ?

Car les Julien Aubert et les Alain Finkielkraut (1), qui s'inquiètent tellement des dangers qui pèsent sur notre langue, n'ont à ma connaissance jamais eu un mot pour regretter la disparition des enseignements littéraires à l'université ou celle du métier de correcteur/rice dans l'édition. C'est toujours la faute aux féministes (2) ou aux artistes racisé⋅e⋅s, jamais à la réduction des coûts et à l'utilitarisme à courte vue qui règne dans notre monde soumis au règne de l'argent. Que vos gosses lisent des albums où traînent des fautes de syntaxe semble leur chaloir moins que de voir la langue évoluer autour de leur vieux monde où chacun⋅e est à la place que la naissance lui a attribuée et où les minorités sont bien gardées.

Pour comprendre la légitimité de ces usages consistant à faire apparaître le féminin là où la convention ou la réalité sociale des derniers siècles avait fait prendre l'habitude de n'utiliser que le masculin (« madame la ministre », « vous êtes les bienvenu⋅e⋅s », « l'auteure ou l'autrice d'un merveilleux livre féministe »), je vous invite à consulter deux billets de blog sur des positions proches et complémentaires, tous deux écrits (un hasard ?) par des diplômées de lettres : celui d'AC Husson (qui vous offre une leçon de linguistique moins douteuse que celle à Juju) et le mien. (Et si vous avez besoin d'une secrétaire de rédaction, c'est votre jour de chance parce que je suis disponible après avoir exercé mes talents bénévolement.)


(1) Précaution légale : j'ai beaucoup écouté « Répliques » à la radio mais ce n'est plus l'heure à laquelle je me lève le samedi. Ma critique, nourrie d'années d'écoute, n'est donc peut-être plus à jour. Dans ce cas je me ferais un plaisir de présenter mes excuses et de publier ici la nouvelle heure de diffusion.

(2) Auxquelles on rappelle toujours, en bon homme anti-féministe, quelle devrait être leur stratégie : « Tant pis si féminiser un titre n'a jamais fait reculer d'un iota le machisme ou progresser d'un pouce l'égalité des sexes. » Lire à ce sujet « Féminisme : pourquoi tant d'intérêt ? »