Nouvelles Lumières radicales

nouvelles-lumieres-radicales.jpg, sept. 2021Marina Garcés, Nouvelles Lumières radicales, traduction Anne Bardez, La Lenteur, 2020, 90 pages, 10 €

Comme je l’exprimais dans le billet d’à côté, les Lumières sont mises à rude épreuve dans cette France qui se repaît d’autoritarisme et de haine. Aussi l’ouvrage de Marina Garcés, Nouvelles Lumières radicales, fait-il office de bouée de sauvetage en ces temps inquiétants. L'autrice commence par appeler « projet de modernisation » l’industrialisme, le capitalisme, le colonialisme et le réductionnisme qui constituent des éléments majeurs de notre culture européenne :

« Nous avons reçu l’héritage des Lumières à travers la catastrophe du projet de modernisation qui a amené l’Europe à coloniser et modeler le monde. La critique de ce projet et de ses conséquences doit être poursuivie et élaborée, encore aujourd’hui, main dans la main avec les cultures, les formes de vie, humaine et non-humaine, qui l’ont subie comme une invasion ou comme quelque chose d’imposé, à l’intérieur ou en dehors de l’Europe. Nous devons élaborer cette critique ensemble, car le projet de modernisation met en péril les limites mêmes de notre monde commun. Mais cette critique, parce qu’elle vise précisément le dogme du progrès, et ses formes associées de crédulité, nous renvoie aux racines des Lumières comme attitude et non comme projet, comme combat contre les dogmes et contre les pouvoirs qui en tirent bénéfice. »

Garcés fait le constat que nos sociétés, malgré la somme folle de connaissances accessibles, cultivent une forme d’ignorance, de « crédulité surinformée » car les savoirs n’y sont pas au service de l’émancipation, ils se projettent dans deux directions aussi toxiques l’une que l’autre : le « défensif-nostalgique » et le « techno-utopique ». Ils sont aussi segmentés que standardisés : dans chaque discipline on réfléchit de la même manière, tout en s’interdisant de dresser des ponts entre les champs du savoir. Le résultat, c’est « la rupture croissante du lien entre les activités humaines et un projet collectif d’émancipation susceptible d’opposer suffisamment de répondant au projet capitaliste cognitif ». La machine tourne à plein régime mais elle tourne à vide.

L’autrice nous engage à exercer notre esprit critique contre « le projet de modernisation qui, avec l’expansion du capitalisme, a dominé le monde durant les trois derniers siècles ». C’est précisément, depuis quelques décennies, l’objet d’études « qui ont mis à nu la condition impérialiste et patriarcale de l’humanisme ». Garcés propose cependant une autre finalité : « Les études en sciences humaines ont adopté ou bien une position défensive, ou bien une attitude de contrition et de repentance. Ces deux postures sont aussi peu intéressantes l’une que l’autre, et au fond, elles s’avèrent plutôt, paradoxalement, limitées et autoréférentielles. » Il faut donc selon elle « s’interroger sur la façon de dépasser la critique et la négation : si l’humanisme est un impérialisme, peut-il cesser de l’être ? (…) Notre seule issue est-elle de nous en défaire complètement, comme le font dès à présent le technocapitalisme et sa quatrième révolution industrielle ? »

Au catalogue des idées du moment, il est rare de lire un constat aussi complet de l’impasse actuelle, qui ne passe pas sous silence son caractère patriarcal, ou colonial, ou techno-capitaliste, comme s’il fallait choisir son camp et opérer le déni de l’un ou de l’autre. Garcés ne propose donc ni déni du caractère patriarcal ou colonial du projet de modernisation, ni rejet de l'universalisme qui lui a été associé mais remise en perspective et critique.

« La critique de l’humanisme historique ne doit pas effacer en nous la capacité à se rattacher au fonds commun de l’expérience humaine. (…) Plutôt que d’être rejetés, l’humanisme et l’héritage culturel européen dans son ensemble devraient être remis à leur place : un point, parmi d’autres, du destin commun de l’humanité. (…) Cela implique non seulement une critique, mais aussi une relégation de l’universalisme conquérant aussi bien que du particularisme défensif, pour apprendre à élaborer des universaux réciproques. »

Voilà un livre qui répond de belle manière aux querelles de l’époque, celles qui nous enjoignent à choisir stérilement l’un des camps en présence. On attend donc la suite…

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