Au contraire, Harman note à de nombreuses reprises dans les premiers chapitres que les classes dirigeantes, en privant par leur avidité les paysans de tout surplus, leur ont souvent refusé les moyens de faire progresser leurs outils, faisant ainsi stagner dans la misère l'ensemble de la société – à l'exception de leur classe. Il met en lumière des moments peu connus (celui sur la New Model Army, première armée « participative », par exemple) et tisse des liens entre des éléments d'habitude disparates (les insurrections communistes en Allemagne après 1917 mais aussi dans d'autres pays comme la Hongrie des conseils donnent à voir un autre tableau du continent que la chambre bleu horizon de nos années collège). Les militant-e-s révolutionnaires qui n'ont pas eu l'occasion avant trouveront ici de quoi éponger leur soif de culture…

Une autre qualité de l'ouvrage est de s'intéresser aux questions environnementales et techniques autrement qu'en notant une mauvaise récolte ici ou là. Certaines pages rappellent l'ouvrage de Franz Broswimmer (2) – encore une histoire mondiale anglo-saxonne livrée récemment à notre appétit ! Économie, écologie, c'est tout l'environnement des sociétés humaines qui est considéré. Rien de très nouveau dans la discipline mais ceux et celles qui ont continué d'apprendre, des dizaines d'années après ce renouveau, l'histoire comme le récit des lubies de grands de ce monde apprécieront d'avoir pour quinze euros une histoire totale. Mais mondiale ?

600 pages pour une histoire de l'humanité, c'est assez court pour donner lieu à des oublis impardonnables, à des choix peu convaincants… Quoi penser d'une histoire mondiale qui expédie l'Afrique pré-coloniale en trois pages et demie de descriptions (dont une de généralités sur les disparités de développement (3)), mentionne comme seuls Africains dans son index saint Augustin et Mahdi (4) (Lumumba et Sankara devaient être retenus ailleurs) et réduit sa décolonisation à une toile de fonds pour histoire européenne de la deuxième moitié du XXe siècle ? L'Afrique ne semble pas être entrée dans l'histoire que conte ici Chris Harman. Quand on considère la précision du récit de la bataille de Naseby en 1645, le besoin de concision n'excuse rien. L'Amérique latine de la conquête espagnole, la Chine des XIXe et XXe siècle, quelques aspects de l'histoire indienne ou moyen-orientale échappent au carnage… comme dans nos histoires officielles. Harman ne réussit pas mieux qu'elles le décentrement et dresse à cet égard une honnête histoire euro-méditerranéenne puis euro-atlantique. C'est ailleurs qu'il faudra chercher des mérites à l'ouvrage de cet historien marxiste anglais, décédé dix ans après la parution de son ouvrage en 1999.

(1) Mais l'histoire populaire qui démonte le mieux cette vision aristocratique du mouvement de l'histoire et du progrès technique serait, à mon avis, Histoire populaire des sciences de Clifford D. Conner publiée aux éditions L'Échappée en 2010, traduction d'Alexandre Freiszmuth.

(2) Franz Broswimmer, Écocide. Petite histoire de l'extinction en masse des espèces, Parangon, 2003 puis Agone, 2012, traduction et préface de Jean-Pierre Berlan.

(3) Abordées plus longuement dans l'ouvrage de Francis Hallé chroniqué ici.

(4) Mohammed Ahmed Mahdi fut le « dirigeant de la révolte soudanaise contre l'Égypte sous domination anglaise dans les années 1880 ».