Passées les premières considérations astronomiques qui donnent aux tropiques leurs spécificités (voir photo), il nous livre une histoire qui n'est pas que naturelle mais aussi sociale et économique. Il nous avoue ses doutes au moment d'aborder les questions humaines, entretenant avec les sciences humaines des rapports houleux. Pour ce qui concerne les économistes, on le comprendra sans peine : la discipline s'est plus souvent qu'à son tour dévoyée en accompagnant ces politiques de développement qui n'ont eu d'autre effet que de faire passer le Sud de la pauvreté à la misère. Hallé cite à plusieurs reprises l'indispensable ouvrage de Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, mais l'on aimerait lui voir faire considérer autrement qu'en une formule le travail de Serge Latouche, économiste du développement converti à sa critique, ou prendre en compte les analyses de François Partant, deux auteurs qui semble-t-il répondent à certaines des questions qu'il se pose. La plus importante étant : comment des économies qui en 1700 avaient un écart du simple au double ont pu voir le fossé entre elles se creuser aux XIX et XXe siècles au point qu'il soit d'un à cinquante en 1980 (Gilbert Rist), avant même que les plans d'ajustement structurel ne battent leur plein - et que les inégalités n'explosent dans les pays riches eux-mêmes ?

A 9° 45 N, à midi, l'ombre portée est quasiment verticale.

La réponse de Jared Diamond, autre naturaliste faisant incursion dans le champs des sciences sociales, le satisfait peu. Il ne garde de ses explications purement naturelles (la teneur nutritionnelle du blé, découvert en Eurasie, ou le défaut d'élevage en Amérique, qui n'aurait pas préparé les AmérindienNEs aux virus européens) que celle d'une Eurasie qui est le seul continent à l'horizontale, c'est à dire où les échanges sont à latitude sensiblement égale donc plus faciles, les changements de latitude et de climat rendant les excursions nord-sud plus aventureuses. Ce continent placé aux latitudes élevées, ou techniques et marchandises s'échangent d'est en ouest, amorce ainsi les progrès techniques qui d'une part feront exploser sa démographie à l'issue de la Renaissance (médecine et agronomie), ce qui expliquera en partie l'aventure coloniale, mais aussi le rendront invincible partout où les nations qui le composent jugeront bon de s'établir aux dépens des précédentEs occupantEs. Ou comment expliquer par des éléments naturels un fait historique (il faut ici noter que le Japon et la Chine à cette époque s'excluent délibérément du jeu diplomatique et colonial, se refermant sur elles-mêmes). L'approche est convaincante, mais il ne faudrait pas en écarter des causes plus humaines ou sociales. L'auteur propose ainsi une théorie du photopériodisme qu'il ne tente pas assez de lier à d'autres éléments. Les latitudes élevées ont cette particularité de connaître des saisons thermiques et photopériodiques : l'été succède à l'hiver et c'est alors que les jours rallongent que les êtres humains atteignent le summum de leur agressivité. Actes de violence individuelle et collective (les révolutions) sont donc fréquents en cette saison... qui est aussi celle de la soudure, quand les greniers sont vides, ainsi que le moment de l'année ou l'espace public est le plus facile à investir, les militantEs en savent quelque chose. (On imagine plus difficilement un hiver érable à Montréal, et pas seulement en raison du psychisme saisonnier des QuébécoiSEs.) C'est cette variabilité de la longueur des journées qui fait, risque-t-il, la propension des EuropénNEs à asservir le monde.

Là encore, quid des explications d'ordre humain ? L'auteur oppose une science tropicale, pratique et intuitive, à celle des hautes latitudes, savante et théorique, mais ne faudrait-il pas penser dans des termes autres que géographiques, puisque notre science populaire s'est elle aussi longtemps épanouie à la manière qu'il décrit dans les tropiques ? Dans son Histoire populaire des sciences (L'Échappée, 2011, trad. Alexandre Freiszmuth), Clifford D. Conner décrit ces innovations modestes qui ont changé l'histoire de l'humanité et qui ont surgi à toutes les latitudes. La rupture anthropologique qui nous a menéEs où nous sommes aujourd'hui, avec sa rationalité folle et son individualisme mortifère, a peut-être des causes photopériodiques et climatiques, et il fait bon les prendre en compte puisque selon Francis Hallé elles sont si méprisées. Mais il faudrait aussi peut-être tenter de les articuler mieux à d'autres, religieuses (le monothéisme, sa vision téléologique et son temps non-circulaire) ou culturelles (la coupure que nous avons inventée autour de la Renaissance entre nous et le monde qui nous entoure), qui ont créé la société industrielle qui s'est répandue avec la violence que l'auteur rappelle. Colonisation, soumission des pays pauvres à des valeurs et à des usages inadaptés (notamment en agronomie, avec la disparition des cultures associées difficilement mécanisables au profit de la monoculture), endettement et recolonisation économique... l'histoire est riche et bien documentée, forte d'images et d'anecdotes qui font que le livre se lit comme un roman. Pour résumer, un peu grossièrement et ici à propos de l'Afrique : "Nous avons commencé par saigner ce continent pendant quatre siècles et demi avec la traite des Noirs ; ensuite nous avons pillé ses matières premières. Après avoir dépossédé les Africains de leurs richesses, nous leur avons envoyé nos élites, qui ont évacué la totalité de leurs cultures. Aujourd'hui, comme il faut faire les choses avec plus d'élégance, nous les délestons de leurs cerveaux grâce à des bourses d'études (...). La malheureuse Afrique n'est pas dans un état brillant et, comme nous nous sommes enrichis à ses dépens, nous lui donnons des leçons à titre de prime" (Jacques Chirac, off, en 2001, parmi d'autres citations étonnantes collectées par l'auteur (1)).

Aujourd'hui, la notion de développement disparaît des discours officiels... si les tropiques se mettaient à vivre comme nous (pas seulement leurs classes aisées plus que repues, un coup d'œil sur le rutilant parc automobile de grandes villes du Sud suffit pour le constater), nos objectifs de réduction de l'empreinte écologique humaine seraient inatteignables. Nous ne rêvons plus benoîtement d'équité entre peuples, soulager la misère que nous créons nous suffirait désormais. Dans un souci de justice environnementale, nous pourrions plutôt prendre des leçons de sobriété des pays pauvres, et réapprendre tout ce qui fait la résilience de leurs sociétés encore en partie pré-industrielles. Ce sont les propositions de l'auteur dans son plaidoyer final pour les tropiques, mais elles sont mâtinées d'admiration pour les Silicon Valleys tropicales et autre succès high tech. Il ne manque décidément à cet ouvrage, singulier et stimulant, qu'à trouver sa voix propre et sa cohérence, peut-être en incluant des réflexions un peu plus exigeantes sur la question techno-scientifique et en mettant dans sa besace la notion de technique adaptée ou celles développées par Illich de iatrogénie, contre-productivité ou convivialité...

(1) Je choisis aussi de retranscrire, dans un tout autre style, cette note interne de la Banque mondiale, par Lawrence Summers, aujourd'hui membre de l'administration Obama, en 1992 : "J'ai toujours pensé que les pays sous-développés d'Afrique étaient largement sous-pollués ; la qualité de l'air y est probablement d'un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico. Seuls des facteurs déplorables (...) empêchent de commercialiser la pollution de l'air et les déchets en vue d'améliorer le bien-être dans le monde".