Ta mère en vitrine

Car être sur Twitter, c’est surtout paraître. Je m’y étais préparée, choisissant une photo de moi souriante et juvénile, datant pile d’un an plus tôt, devant le fugu géant qui symbolise les soirées d’Osaka. Mais comme je suis écolo, ma photo de couverture était celle d’un sous-bois moussu appelant à la cueillette des champignons à la fin d’un été norvégien. Bonne vivante et cosmopolite, j’espérais ne pas avoir l’air trop nul devant les beautiful people du réseau. La barre était haute : chacun·e se montre dans une position très avantageuse, menant une vie passionnante, mettant les rieurs de son côté dans une lutte de chaque jour contre la bêtise des grands de ce monde, rappelant avec force ses convictions humanistes ou franchement subversives, se montrant tantôt sarcastique et tantôt généreux/se de son savoir. Et puis il y a les autres… S’il est un défaut que Twitter n’a pas, c’est celui de cultiver l’entre-soi. Malgré tous les efforts pour maintenir chacun·e dans une bulle, ça se télescope dans les commentaires. Sincèrement, aurais-je aimé rester dans la seule compagnie de ces intellos engagé·es, de ces militant·es passionnant·es avec qui on se fait la bise dans les librairies parisiennes ? Peut-être, parce que si les « j’kiffe trop » et « ou la la on croirai pa que cé 1 Ministre » ne me dérangent pas, j’ai eu plus que ma dose de réacs violents, de fachos méchants, de bêtise crasse et brutalement exprimée.

La foire aux réacs

Les commentaires anti-zadistes qui se réclament de l’État de droit pour se réjouir d’une expulsion violente à NDDL ou Bure – alors que s’il est une leçon à prendre des luttes contre les projets d’aménagement, c’est que l’État le premier ne respecte pas les règles qu’il impose aux autres. Les propos anti-mouvement social qui encore en appellent, contre les étudiant·es occupant leur fac, au respect de la loi – alors qu’en droit, justement, l’université est ouverte à tou·tes et que le gouvernement impose une sélection illégale. Les actions de désobéissance appellent une réflexion plus exigeante sur le contre-pouvoir que ces : « Ce que vous faites est interdit alors n’importe qui a le droit de vous arracher un œil ou une main, voire de vous ôter la vie. » La peine de mort à rétablir, les exécutions extra-judiciaires qui s’imposent… Je me rappelle un compte, visiblement un vieux réac, qui félicitait un automobiliste d’avoir heurté frontalement un manifestant en forçant une barricade improvisée.

Violence de genre

Twitter n’est-il qu’une version plus grande du café du Commerce, cet endroit où on partageait généreusement son ignorance, ses coups de sang, ses piques ironiques ? Pareil, à un détail près : mes voisin·es de comptoir étaient de fièr·es anonymes (1) n’ayant de comptes à rendre à personne, sans la responsabilité de devoir se comporter civilement. Un slogan dit : « Je ne suis pas un égout séminal. » Verbal non plus, mais là encore ce sont souvent les femmes qui trinquent. La plupart des commentaires agressifs sur Internet sont adressés par des hommes à des femmes. Étant identifiée comme telle, j’ai eu mon lot de prises à partie qui commençaient par me traiter d’imbécile et d’ignorante : « N'importe quoi ! », « pauvre vieille », « va faire une màj », etc. J’ai toujours répondu sur deux niveaux : l’argumentaire (2) et mon refus de telles interactions. Ça ne marche pas mal, au point que je suis allée à la castagne quand d’autres femmes étaient insultées, pour rappeler que cette agressivité est genrée, qu'elle s’inscrit dans un continuum de violence verbale spécifiquement adressée aux femmes. Que c’est la première étape du harcèlement en ligne.

Le sarcasme à la porté de chacun·e

Et pourtant cette violence ne semble pas choquer grand monde, elle est l’un des registres acceptables de l’interaction entre êtres humains, comme si l’esprit sarcastique qui règne sur les plateaux télé avait envahi l’ensemble du corps social. Le choc des ego est aussi violent que le choc des idées. Moqueries, humiliations… beaucoup de gens cherchent à paraître fin·es aux dépens des autres, comme si descendre quelqu’un permettait d’exister, le temps d'engranger quelques likes. Comme ce type dans le métro qui prend une vidéo d’un autre pris dans une situation peu glorieuse, aux dépens de sa dignité et de son droit à l'image. Au contraire, les personnes qui m'épatent le plus dans la vie (et a fortiori sur Twitter) sont celles qui savent ne pas céder à la tentation de la domination, respecter les autres, se remettre en cause, changer de registre pour accepter une discussion honnête. C'est rarissime mais tellement plus classe et surtout beaucoup plus sage que de se payer trente secondes de kiff en essayant de m'humilier et de le payer encore le lendemain.

À quoi bon tweeter ?

Le mélange de personnes qui ne se doivent rien et ne se supportent pas, la logique de comptabilité appliquée aux comptes perso, tout ça fait un monde rude dont je ne suis pas mécontente de m’éloigner. Un monde au final insignifiant, quand telle info incontournable un jour est oubliée le lendemain, dans un défilé qui fait tourner les têtes. Le débat politique y devient un genre de divertissement et la fonction recherche ne sauve rien de la noyade dans le flux – contrairement à mon « Twitter bio » qui fournit des archives pertinentes et faciles d'accès. Laisser tomber mon compte n'est donc pas une perte. D'autant que mes tweets plafonnaient à 0,04 like de moyenne (j’y avais pourtant retrouvé un petit réseau que j’avais dans la vraie vie et réuni très vite une centaine de followers). Heureusement, tout cela ne compte guère et mes deux livres ont eu plus de succès en librairie que moi sur Twitter, ils ont ouvert des discussions plus riches, humainement et politiquement. Ce qui me rappelle mon ambition du moment : consacrer à la lecture la moitié du temps que je perdais à tweeter.


(1) J'entends bien l'intérêt d'avoir des espaces de liberté sur Internet en n'étant pas toujours identifiable par les autorités. Sauf que Twitter n'assure pas cet anonymat-là, seulement l'irresponsabilité face aux pairs.
(2) Je connais assez bien les sujets que j'aborde mais merci à Xavier d'avoir assuré la démonstration quand je me suis engagée trop vite sur une question de nucléaire.