En 1971, Alexandre Grothendieck, génial mathématicien, initie un appel de scientifiques engageant leurs collègues « à procéder à un très sérieux examen de conscience » sur leur soutien à la production d'énergie nucléaire. Ceux et celles « qui connaissent la gravité du péril » doivent parler, informer et les pouvoirs et l'opinion publique. Un an plus tard, c'est l'affaire des fûts en béton des déchets radioactifs de Saclay, dont quelques-uns sont fissurés suite à leur stockage en plein air. La campagne de presse de Survivre, qui devait faire le procès du nucléaire, tourne en polémique technicienne sur le lieu et les conditions de stockage des déchets, qui seront beaucoup mieux à La Hague. A quoi a été utile l'action de Survivre ? A produire une simple contre-expertise ? Très vite, le groupe entame une réflexion sur le concept même d'expertise et sur la « récupération » de questions aussi brûlantes pour les refroidir quelque peu. Alors que des membres du groupe appellent avec les Amis de la Terre à un moratoire sur le nucléaire, d'autres exigent un moratoire... sur l’État et « l'allocation de l'argent jusqu'ici utilisé pour l’État à la recherche d'autres formes de pouvoir, moins dangereuses et moins polluantes ».

Roger Belbéoch, au milieu d'années marquées par une critique très vive du travail (songeons seulement à L'An 01 qui sort l'année où il publie cet article sobrement intitulé « Le travail »), tente de faire la part entre le refus d'activités aliénantes au service du capitalisme et de la reproduction d'une société mortifère (« dans ces conditions, la réaction normale et saine est de refuser tout travail ») et l'idéologie technicienne qui sous-tend les utopies de fin ou de libération du travail. Si le programme des partis de gauche à l'époque met en avant la réduction inéluctable du temps de travail, ce n'est pas seulement parce que nous réduirions le gâchis et remettrions en cause des pans entiers de notre économie, mais aussi parce que les machines travailleraient à notre place, parce que nous serions plus productifs/ves. Le projet est inacceptable, au vu des désastres en cours dans une France déjà largement industrialisée, une « société qui risque de manquer de poubelles pour y fourrer ses déséquilibrés ». Belbéoch tourne sa critique non plus sur le travail et le temps qui y est consacré, mais le sens qu'il peut avoir, pourvoyeur de jouissances sans cesse différées (l'argent) ou de satisfaction immédiate et de liens avec ce qui nous entoure : les autres êtres vivants et les objets autour de nous, des techniques « douces » avec lesquelles il est possible d'établir des rapports harmonieux. On reconnaît là une ligne de fracture importante aujourd'hui entre écolos technophiles ou tout occupé-e-s par la dimension culturelle de leur combat (décoloniser l'imaginaire productiviste et déboulonner le travail) et un courant anti-industrialiste, pas forcément attaché d'ailleurs à se décrire comme écologiste (1).

Laurent Samuel prend le même parti, mais dans le cadre d'une tension autour de la notion de désir. Le groupe de Paris se divise sur cette question, les un-e-s attribuant la répression à la société bourgeoise et ayant à cœur de libérer tous les désirs, les autres souhaitant faire la part entre répression et sur-répression, la première étant ce qui nous permet de vivre en société – et d'apporter une réponse à la crise écologique. Faire moins de gosses, en ces temps où la question démographique est plus prégnante qu'aujourd'hui, est-ce une répression acceptable des désirs ? Jean-Paul Malrieu revient là-dessus lors d'entretiens contemporains pour noter que la libération des désirs et le refus des limites se sont confondus avec le projet libéral. On pourra objecter à cela que le sens des limites et de la modération qui était porté par l'autre partie du groupe a accompagné, lui, un éco-fascisme de rationnement. Mais ni l'esprit joyeux qui se dégage des articles de Survivre... et vivre, ni les moqueries sur cette écologie angoissée, terrifiée par le malsain (lire le compte-rendu poilant de la Saine Expo 1971 par Pierre Samuel), ni la reconnaissance précoce et la condamnation des tendances éco-fascistoïdes de la gestion des questions environnementales ne peuvent accréditer cette idée.

Survivre... et vivre a, et elle n'est pas seule, très vite vu les apories d'une récupération capitaliste des thématiques écolo, d'une agriculture bio industrialisée, d'une croissance zéro promue par les rédacteurs/rices du rapport Meadows ou par Sicco Mansholt, président de la Commission européenne – mais toujours dans le cadre de la libre entreprise et de la concurrence qui exige de chacun-e la croissance de ses parts de marché ou de sa production. Cet écologisme, que certain-e-s ont pu découvrir dans les années 2000, avait déjà presque tout dit dans les années 1970. Entre Le Sauvage et La Gueule ouverte, l'un condamné pour ses liens avec la presse bourgeoise et son opportunisme, l'autre raillée pour l'ennui qui s'en dégage, les militant-e-s avaient de quoi lire, et les débats, s'ils étaient vifs, permettaient du moins de se parler. Survivre... et vivre proposait des articles relativement courts, si l'on en juge par la sélection qui en a été faite ici, sur un ton foutraque et loin d'être pédant – professeur ou pas professeur – et les abonné-e-s se comptaient en milliers. Aujourd'hui on lit moins, les tirages de la presse militante écolo font grise mine (abonnez-vous à L'An 02 ! vous y retrouverez les chroniques de Céline Pessis) et puisque remettre en question ses idées, c'est remettre en question sa personne, il est en effet plus confortable de rester entre soi pour être sûr-e de ne pas froisser les idées politiques que nous avons si fortement associées à notre identité, ou de les défendre lors de sorties militaires.

Mais alors que Bernard Charbonneau, qui écrit alors dans La Gueule ouverte, vient encourager (anonymement) les lecteurs/rices de Survivre... et vivre à ne pas laisser l'écologie politique seule en face des récupérations dont elle peut faire l'objet, Survivre s'éloigne de ce paradigme (2), adopte peu à peu un ton plus « situ », ses membres investissent les communautés néo-rurales, les parutions de la revue s'espacent pour finalement s'interrompre. Survivre... et vivre aura vécu. Mais les écrits restent, ici une collection qui permet enfin à d'autres qu'aux érudit-e-s d'avoir accès aux débats qui ont émaillé la période. Suite à l'anthologie de la revue, la lecture retombe un peu comme un soufflé sur d'autres publications post-68 qui ont critiqué la science, moins souvent la technique, et plus souvent l'organisation hiérarchique du monde académique et les premières tentatives de management de la recherche. Cette partie-là est moins attachante et moins facile d'accès, même si on y repère « La Femme et le Science », parole féministe au singulier, par la mathématicienne Michèle Vergne, qui trouvera encore beaucoup d'échos chez les féministes. De quoi néanmoins apprécier la singularité du ton et des interrogations de Survivre... et vivre.

(1) J'ai suivi moi aussi cette dernière tendance, après des années d'errements ;-), pour une critique du revenu garanti.

(2) Beaucoup de ses membres se retrouvent par la suite dans les mouvements écologiste, anti-nucléaire, de promotion de l'agriculture biologique, comme Pierre Samuel, qui a développé son analyse du « cycle infernal » du productivisme de Survivre aux Amis de la Terre.