Derrière le paradoxe, et derrière une historiographie riche mais pas toujours pertinente (2), des autrices comme Silvia Federici (3) ont su saisir en quoi la chasse aux sorcières était un mouvement fondateur de notre modernité. Mona Chollet cite l’une des représentantes de ce mouvement qui n’en est pas un, de cette inspiration écologiste et féministe, Françoise d’Eaubonne : « Les contemporains sont façonnés par des éléments qu’ils peuvent ignorer et dont la mémoire même sera perdue ; mais rien ne peut empêcher qu’ils seraient différents, et penseraient peut-être d’autre façon, si ces événements n’avaient pas eu lieu. »

La chasse aux sorcières, c’est un geste inouï de violence contre les femmes qui a su punir les récalcitrantes, menacer les autres et nous fournir pour longtemps en images négatives des femmes : les femmes indépendantes (sans compagnon ou sans progéniture), les femmes vieilles ou seulement vieillissantes et plus généralement les femmes qui ont acquis, très vite ou au cours des années, assez d’assurance pour s’imaginer être autre chose qu’un accessoire à l’usage des hommes et de leurs besoins. Les premiers chapitres sont consacrés à cette réflexion féministe, dans la lignée des autres livres de Mona Chollet (dont Beauté fatale, que je chroniquais ici). Avec un puissant esprit de synthèse, elle convoque les échos de notre actualité quotidienne, un peu de sciences sociales et des auteurs et autrices choisies pour montrer en quoi la vie des femmes aujourd’hui, dans nos sociétés de l’« égalité déjà là », doit beaucoup au statut auquel elles ont été relégués et dont la chasse aux sorcières est l’une des causes et des conséquences les plus (in)fameuses. Tous ces sujets, les petits comme les grands, sont passionnants : l’image négative du refus d’enfant, l’écart d’âge dans les couples, la haine des cheveux gris féminins constituent des injonctions plus ou moins directes à jouer des rôles sociaux pauvres, stéréotypés et contradictoires avec l’épanouissement de la personnalité des femmes.

Mais je voudrais plutôt parler ici du dernier développement de cette réflexion, qui porte sur la tentative d’éradication, avec les sorcières, de toute une manière de penser le monde. Celles qu’on appelait sorcières étaient des soignantes et des herboristes, elles entretenaient avec la nature et les corps des rapports fondés sur le respect. Mona Chollet donne l’exemple choquant des maltraitances médicales pour illustrer l’arrogance de la science moderne mais l’histoire de notre rapport aux plantes, contrôlées ou interdites au bénéfice de molécules de synthèse plus pauvres et plus dangereuses, aurait aussi bien convenu. Reconnaissance de la puissance étonnante des plantes, soin des corps en souffrance… nous n’avons pas fini de réinventer, dans la communauté scientifique, sur ses marges ou en-dehors, ce dont nous avions choisi de nous priver avec les sorcières. Hélas, toujours il faut se battre contre des savants fièr·es de leur expertise mais dont l’incapacité à se laisser surprendre manque singulièrement de pragmatisme et dont l’étroitesse d’esprit confine parfois à l’obscurantisme. Les chasseurs de sorcières sont toujours là et le spectacle de leurs échecs et de leur incurie ne suffit pas à instiller en eux le moindre doute : ils vont réparer les désastres du progrès par d’autres progrès, vous allez voir ce que vous allez voir.

« Je formule et reformule sans cesse, nous dit Mona Chollet, une critique de ce culte de la rationalité (ou plutôt de ce qu’on prend pour de la rationalité) qui nous paraît si naturel que nous ne l’identifions souvent même plus comme tel. Ce culte détermine à la fois notre manière d’envisager le monde, d’organiser la connaissance à son sujet, et la façon dont nous agissons sur lui, dont nous le transformons. Il nous amène à le concevoir comme un ensemble d’objets séparés, inertes et sans mystère, perçus sous le seul angle de leur utilité immédiate, qu’il est possible de connaître de manière objective et qu’il s’agit de mettre en coupe réglée pour les enrôler au service de la production et du progrès. » Ici Mona Chollet rejoint cette inspiration féministe dont je parlais plus tôt et que l’éditrice Isabelle Cambourakis a elle aussi placée sous le matronage des sorcières, en intitulant ainsi une belle collection d’écrits féministes cités ici, parfois d’inspiration directement écologiste (notamment dans le recueil Reclaim coordonné par Émilie Hache), parfois moins directement (Sorcières, sages-femmes et infirmières de Barbara Ehrenreich et Deirdre English). Qu’importe car l’essentiel, quand il est question d’écologie, n’est peut-être pas de causer de réalités naturelles comme le climat ou les sols mais d’oser questionner cette ambition de connaître la nature pour l’exploiter ou la contrôler, la modéliser, la compenser sans jamais mettre sérieusement en question la manière folle dont nous vivons, le mal que nous faisons à nous-mêmes, aux bêtes et aux plantes. En ça, Sorcières peut être lu comme un livre féministe ET écologiste.

(1) Parmi les quelques hommes inquiétés pour faits de sorcellerie, je voudrais citer le personnage d'esclave accusé de sorcellerie dans «  Sur le fil. Les usages du silence dans un procès inquisitorial » par Frank K., Eduardo V., Lydia T, Panthère Première, n°1.

(2) Citons ici Guy Bechtel qui a d’après Mona Chollet su comprendre que la chasse aux sorcières était l’acte de naissance d’une société nouvelle mais qui n’en fait que le dommage collatéral de ce plus grand bien qu’est la modernité.

(3) Silvia Federici, Caliban et la sorcière (1998), Entremonde/Senonevero, 2014.