La deuxième partie de l'ouvrage, qui se lit comme un roman, s'attache aux usages des techniques de communication : sms, email, Facebook, Skype, etc. Turkle nous ouvre les portes d'un monde où les emails sont réservés au milieu professionnel, où les coups de fil sont désormais perçus comme intrusifs et réservés à la famille et où ça textote à tour de bras – des centaines de sms par jour. Enthousiasme d'ados pris· es au jeu de pouvoir travailler leur communication (comptez jusqu'à dix minutes pour rédiger un sms de cent signes) et de ne plus passer par une parole trop spontanée qui en dirait trop. Angoisse de perdre le fil rassurant qui lie aux ami·e·s et à la famille : pour se sentir en sécurité, beaucoup d'interviewé·e·s écrivent des sms au volant, cherchez l'erreur. Et devant la pression que met l'injonction à communiquer en continu et l'épuisement que cela occasionne, Turkle observe également des stratégies de retraits : un adolescent ferme son compte Facebook et insiste pour ne plus voir ses ami·e·s qu'en face à face ; une jeune fille de quatorze ans n'emmène plus son téléphone mobile pendant la journée. Une sagesse dont sont parfois incapables leurs parents, scotché·e·s à leur smartphone pendant les repas ou qui perdent (comme l'auteure) un temps de sommeil précieux en checkant une dernière fois leurs emails avant de se coucher.

Turkle s'inquiète des conséquences de la vie hyper-connectée sur notre psychisme et sur la qualité de notre vie sociale. En baisse, semble-t-il, puisque après quinze ans de ce régime un·e États-unien·ne n'a plus en moyenne que deux personnes à qui parler de choses importantes là où elle en avait trois. Sans compter que s'accroît le nombre d'individus qui n'ont personne à qui parler. Certes la possibilité de se construire en ligne une nouvelle identité, sans traîner celle avec laquelle on est en difficulté, offre parfois des possibilités thérapeutiques. Mais l'échappatoire est autre chose qu'une étape transitoire et constructrice. Et trop nombreuses sont les occasions de se traiter les un·e·s les autres comme moyen plutôt que fin et, en cherchant la facilité de relations sans responsabilité, de se faire en toute réciprocité traiter de manière irresponsable. Le bilan est-il si profitable ? Des sites de confessions en ligne permettent de déverser des regrets sur son comportement à la terre entière plutôt qu'à la personne qui en a souffert et ouvrent ainsi la possibilité de libérer sa conscience sans plus faire la différence avec des excuses suivies (pourquoi pas) d'un pardon. Le site Chatroulette, qui met en contact des millions de personnes de manière aléatoire, vous permettra (à raison de deux-trois secondes en moyenne par « rencontre ») de faire connaissance en un temps record avec deux pénis et un groupe d'ados moqueurs.

Mais n'ayons crainte car, à mesure que s'endurcira le monde social autour de nous, nous aurons la possibilité de nous entourer de robots complaisants… C'est l'objet d'une première partie un peu longue, mais le retour final sur les questions qu'elle pose est très stimulant. La qualité de conception de certains robots leur permet d'apparaître, aux yeux d'être humains, comme des êtres sensibles. Quand bien même on aurait parallèlement conscience de leur fabrication, on projette sur eux nos émotions, tandis qu'eux sont programmés pour exprimer et feindre des émotions copiées sur les nôtres. Puisque ces robots donnent l'illusion d'une présence humaine, puisque cela « fonctionne » auprès d'enfants ou de personnes âgées, pourquoi ne pas les utiliser pour entourer de présence et de soins les êtres humains dont nous n'avons pas le temps de nous occuper ? Robot baby-sitter, robot aide-soignant soulageraient d'un fardeau les adultes productifs. Qui est un fardeau pour qui ? Le salaire des baby-sitters et des aides-soignant·e·s fait d'elles un fardeau. Fardeau également les personnes vulnérables à charge. Comment garder le sens de son humanité ou de celle de l'autre dans ces conditions ? C'est pour cela qu'un ami handicapé de Turkle avoue préférer un·e soignant·e malveillant·e à un robot… au moins a-t-il l'impression, même maltraité, d'être vivant et humain. Les derniers développements sur les relations entre humains et robots me font penser à certaines positions sur la prostitution. Qu'il est rassurant de penser que des femmes au grand cœur vont permettre à des personnes handicapées de jouir d'un peu de compagnie. Qu'importe que cette présence complaisante soit destinée au plaisir de qui paye, contrainte à la flatterie, qu'elle ne se pose pas (ou pas dans la même mesure et c'est tout l'intérêt) comme un·e autre dont il faudra prendre compte. Le concept de soin justifie la disparition de tout répondant : « non » n'a plus vocation à exister – le consentement non plus. Voilà, sous prétexte de prise en compte de la vulnérabilité, le modèle de relations qui nous est offert par de belles âmes, peut-être les mêmes qui s'occupent de réclamer des droits pour les robots tandis que la fabrication et l'entretien de machines high tech produisent des désastres environnementaux et la guerre pour les ressources naturelles : enfants malformés grandis sur des sols pollués, corps d'adultes et d'enfants brisés par l'usine, le côté obscur de ces techniques nous soucie peu. Une décence à géométrie variable.