Séductions du bourreau

Il y a quelques années, Charlotte Lacoste publiait un livre très riche de critique littéraire, Séductions du bourreau (PUF, 2010), qui faisait suite à la réception du roman Les Bienveillantes de Jonathan Littel en 2006. Cet ouvrage à succès consistait en un long monologue d'un criminel nazi. Ce procédé invitant à l'empathie du lectorat pour le narrateur ou la narratrice, il posait quelques problèmes éthiques puisque les lectrices et lecteurs étaient ainsi livré·es au point de vue unique d'un officier dans un camp d'extermination.

Dès 1946, nous apprenait Charlotte Lacoste, le public s'était lassé du sempiternel récit des victimes de la Shoah et leur reprochait de ne pas aller de l'avant. Les victimes sont nombreuses, elle sont impuissantes, leurs récits se ressemblent trop, ils ont une faible valeur narrative, expliquait cette historienne de la littérature. Ils nous mettent mal à l'aise, nous qui aimerions tellement vivre dans un monde juste que nous sommes capables de tout pour entretenir cette fiction, notamment cette abjection très commune : se dire et leur dire qu'elles doivent être coupables de quelque chose, sans quoi tout cela ne leur serait pas arrivé. C'est un biais cognitif appelé « croyance en un monde juste ».

Les bourreaux, en revanche, nous fascinent. Ils sont uniques, ils vivent au-delà des règles étriquées de la vie sociale, ils sont libres, ils sont tout-puissants. D'American Psycho (Bret Easton Ellis, 1991) aux Bienveillantes, les monologues de criminels semblent un genre littéraire en soi.

Je retrouve cette fascination dans le choix fait par Libération ce 8 mars de mettre en scène dès sa une le récit… d'un homme, pour changer. C'est un violeur qui, chose rare quand à la télévision défilent tant de puissants prévenus niant les faits, avoue avoir violé. Son récit est singulier, d'une remarquable « force intellectuelle » selon les éditeurs. Il dit à lui seul tous les viols et rouvre le débat. Enfin une parole intéressante !

Et impeccablement située. À 20 ans, ce monsieur évite tous les écueils : « Il ne se justifie pas, ne s'autoflagelle pas, ne se défausse pas, il explique. » Certainement mieux que ne le feraient des spécialistes des violences sexuelles ou des masculinités qui ont du recul sur ces discours puisqu'il ne s'agit pas de se goinfrer avec gourmandise du récit d'un homme qui a exercé son pouvoir de nuisance, mais d'« entrer de façon plus éclairée sur le terrain de la prévention du viol ». Nul doute que le quart d'heure de gloire et l'admiration exprimée pour ce personnage si intéressant contribuent à jeter l'opprobre sur les violeurs du quotidien, les violeurs dont on atténue les crimes, au point qu'1 à 2 % des viols commis dans ce pays font l'objet de condamnations.

Dans mon expérience, et dans celui de beaucoup d'autres femmes victimes, les hommes savent très bien se m'excuser, utiliser l'occasion d'une demande de pardon pour se faire reluire l'ego encore une fois. Il y a celui qui dit « j'm'escuse » comme si ce n'était pas plus précisément à nous de l'excuser et alors même que lui se justifie, dévidant ses bonnes raisons et ses mauvaises ; il y a celui qui dit « si je t'ai fait mal » comme si c'était sujet à hypothèse ; il y a celui qui blâme sa victime ; il y a celui qui s'apitoie sur lui-même (« jeee suiiis uuun saaale tyyype », est-ce pour qu'on lui dise « mais non » ?) et j'en oublie sûrement. Mais de demande de pardon, c'est à dire d'attente d'un pardon qui n'est pas dû mais sera la reconnaissance qu'on est d'accord sur les faits, sur ses conséquences, sur une réparation et sur l'envie de clore ensemble l'histoire ? Voilà qui rare et que je n'ai jamais vu. Surtout pas dans cette histoire que je viens de publier. Et oui c'est un problème et c'est un gros sujet féministe.

Alors peut-être que je me prive de quelque chose en refusant de lire le témoignage de ce monsieur dans Libération. Peut-être qu'en effet une longue réflexion de plusieurs jours lui a permis de prendre du recul sur ses actes et sur son statut d'homme dans une société sexiste marquée par la culture du viol. Peut-être que la réussite à son concours de Sciences po Bordeaux témoigne d'une grande intelligence sociale et émotionnelle plutôt que de la seule reproduction des classes bourgeoises auxquelles je serais surprise qu'il n'appartînt pas.

Beaucoup de peut-être mais non, je ne compte pas m'infliger cette lecture. Je me fais déjà assez mal avec des propos d'agresseurs correctement mis en perspective, comme dans le documentaire « Des hommes violents » par Mathieu Palain et Cécile Laffon. Alors je n'ai pas à accorder ma confiance au premier venu et à des éditeurs qui ont cru bon de faire leur une sur ça un 8 mars.

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