Du balai

balaiM.jpg, mar. 2021Sandrine Rousseau et François-Xavier Devetter, Du balai. Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité, Raisons d'agir, 2011

Écrit il y a maintenant dix ans, sous l’ère Sarkozy, Du balai reste un livre précieux. Les gouvernements de droite qui s’étaient succédé depuis 2002 s'étaient attachés à réinventer les emplois domestiques et à exploiter les « gisements d'emploi » en accordant des avantages fiscaux aux particuliers qui consentiraient à créer de nouveaux emplois en recourant aux services de femmes de ménage. Rousseau et Devetter, conjuguant des approches économiques et sociologiques, faisaient de ces politiques un constat accablant. Passées les premières mesures incitatives, les encouragements se faisaient toujours plus coûteux et pour un résultat toujours moindre (jusqu'à 50 000 € par emploi, si j'ai bonne mémoire car je n'ai pas relu le livre depuis sa publication – mais Morel et Carbonnier, dans un livre plus récent chroniqué ici-même, fournissent une évaluation encore plus sévère). Ces politiques s’inscrivaient surtout dans un mouvement d’allégement des impôts des ménages les plus aisés. Les deux auteur·es démontraient en effet que le critère déterminant le plus fortement le recours aux emplois domestiques de nettoyage n’était ni le temps travaillé du couple, ni celui de la femme mais leur revenu, tout simplement. Se payer une femme de ménage ne correspond pas tant à un besoin qu’à un cadeau qu’on s’offre parce qu’on en a les moyens.

Suite à des entretiens auprès de couples recourant aux services de femmes de ménage, Rousseau et Devetter avaient de plus observé que le « cadeau » était adressé à madame (même si c'était encore à elle de gérer les menus détails) et qu’il réglait des conflits bien connus autour de la répartition des tâches dans les couples hétéros. L’enquête Emploi du temps de l’Insee, dont était parue une récente mise à jour, montrait que le temps de travail domestique est inégalement réparti entre femmes et hommes, même quand les hommes sont moins actifs professionnellement que leur compagne. Plutôt que de partager mieux ce travail ingrat, plutôt que de baisser leur niveau d’exigence concernant la propreté du domicile (la piste préférée des deux auteur·es), les couples qui en ont les moyens peuvent recourir aux services d’une femme de ménage. Certaines femmes peuvent donc échapper à cette injustice, qui fait que les femmes ont moins de temps libre que les hommes, en exploitant le travail d’autres femmes. Bien que très court, ce livre abordait avec brio presque tous les aspects de la question, y compris, en passant, son caractère raciste puisque les femmes non-blanches sont surreprésentées parmi les femmes de ménage. Rousseau et Devetter montraient qui sont les femmes de ménage puis mettaient en lumière quelques caractères de leur emploi dont l'absence de perspectives d'évolution vers d'autres métiers, l'isolement et le manque de protection des conditions de travail, la relation compliquée entre femmes de ménage et employeurs ou la difficulté à obtenir une rémunération décente : en effet, avec des temps de travail contraints et des temps de transports non-payés entre des lieux de travail nombreux, il est difficile d'atteindre un temps plein et une rémunération complète.

On dit souvent que « les cordonniers sont les plus mal chaussés » et je voudrais témoigner ici de la qualité de mon emploi sous la responsabilité du même Devetter dans le cadre d'un projet de recherche consacré à la… qualité des emplois dans les activités de nettoyage. Recrutée de manière discrétionnaire fin 2014 pour un emploi administratif (Biatss) en CDD de six mois à mi-temps, j'ai fini par me demander si je n'avais pas fait l'objet d'une expérience de psychologie sociale à la déontologie douteuse pour étudier les conséquences délétères de mes conditions de travail sur ma santé : une fiche de poste sommaire, pas de bureau ni de téléphone ni d'adresse mail professionnelle, pas de carte me permettant d'accéder aux services de l'université, dont la bibliothèque… Mon emploi est décrit ici par un syndicat qui a vérifié et complété mes propos avant de prendre à partie la présidence de l'université.

De quoi est privée la travailleuse quand elle est privée de lieu de travail, qu'elle n'a aucun contact par mail avec d'autre collègue que son supérieur hiérarchique, qu'elle est invitée toutes les six semaines à des réunions où elle ne connaît personne ? Et qu'elle a vite l'impression que ses missions ne sont qu'occupationnelles ? Je me suis rarement sentie aussi seule et aussi mal qu'à cette période de ma vie. J'étais démunie devant cette situation, notamment car il m'était très difficile de m'opposer à la personne qui me l'imposait : c'était non seulement l'auteur de Du balai et d'autres textes qui pointaient du doigt les effets toxiques de l'individualisation du travail, mais aussi un homme très aimable. Je n'étais pas en mesure de comprendre ce qui m'arrivait et je songeais souvent à ces pages où Rousseau et Devetter expliquent que les relations entre femme de ménage et particuliers employeurs ne sont jamais aussi malsaines et dures que quand préexiste à la relation d'emploi une relation humaine, serait-elle très cordiale. Et pour compléter la comparaison, mon emploi n'était pas physiquement pénible et sa rémunération horaire était correcte, contrairement aux emplois du nettoyage, mais ma rémunération était au final du même ordre (786 €).

Une des étapes de ma reconstruction a été la consultation d'une avocate pour qui des conditions d'emploi comme celles que je lui décrivais constituent du harcèlement moral. Mais pas de regret, me disait-elle : toute possibilité de recours juridique étant échue à la fin de mon contrat, je n'aurais pas eu le temps en six mois de prendre conscience et de porter plainte. Jamais je n'ai réussi à arracher à Devetter d'autres excuses que : « Je t'ai effectivement dit des choses que je n'aurais pas dû. Je le regrette sincèrement et je suis désolé de la manière dont les choses se sont passées » (magie des choses indéfinies qui se passent grâce à la forme passive) (1). Plus tard, devant la commission harcèlements de l'université qui avait accepté d'arbitrer une confrontation entre lui et moi, il se disait sincèrement désolée d'avoir commis une telle erreur de… recrutement. Car le problème était au fond mon manque d'autonomie et mon incapacité à mener des recherches (2).

Quant à Rousseau, par qui j'ai rencontré Devetter avant leur divorce, nous avions coordonné ensemble un dossier sur écologie et féminisme pour une revue. Je l'appréciais beaucoup jusqu'à cette matinée de printemps où je l'entendis dire à la radio : « Quand les femmes sont victimes de violences, elles culpabilisent, elles se sentent fragiles, elles se sentent isolées, elles sont incapables de porter plainte car c'est leur responsabilité à elles qui est au centre de l'attention. » Je reste très en colère depuis lors. Nos échanges ayant été pour beaucoup privés et oraux, je ne peux pas prouver qu'elle avait connaissance de ce qui m'est arrivé avant janvier 2017. Je garde tout de même la liberté de dire à quel point il m'est pénible d'avoir des échos de ses divers engagements féministes. Et ce n'est pas à cause d'une trop grande divergence théorique car je pense comme elle que les victimes n'ont pas à se sentir coupables de ce qui leur est infligé. Toutes les victimes.

Revenons à Du balai. Dix ans après sa parution, d'autres « gisements d'emploi » ont encore été ouverts qui permettent aux classes les plus aisées de s'assurer à moindres frais les services des plus pauvres pour rendre plus confortable leur vie quotidienne. Même si ce ne sont plus toujours des emplois, comme les contrats mal rémunérés des plateformes pour les livreurs de repas de restaurants ou de colis de la vente en ligne. Et les aides aux ménages employeurs de services à domicile restent très coûteuses pour l'État (Noam Leandri et Louis Maurin parlent d'« assistés de la France d'en-haut » et rappellent qu'avec les 3,8 milliards d’euros de cette niche fiscale il serait possible d'établir un minimum social à destination des jeunes de 18 à 24 ans). La France de Macron poursuit et exacerbe la tendance inégalitaire entamée il y a maintenant trente ans. Mais avec quelles armes lutter contre tout ça si même les militant·es reproduisent le sordide des relations de travail néolibérales ?

(1) Pourquoi et comment demander pardon mieux que ça.
(2) Je rappelle ici que mon emploi était bien administratif, que pour tout bagage j'avais un master pro d'action culturelle, soit aucune formation qui justifie d'utiliser des fonds publics à m'employer pour des fonctions de recherche. J'ai néanmoins bien intégré ce reproche qui m'était fait et une des manières dont j'ai soigné tant bien que mal les blessures profondes occasionnées par cet emploi et les blâmes comme celui-ci a été d'obtenir un master à l'EHESS pour mon travail de recherche en anthropologie sociale. Je précise que j'étais bien autonome sur mon terrain, un village isolé au milieu de la forêt malaisienne, et que j'ai également rédigé mon mémoire en autonomie, sous la supervision diligente d'un directeur que je remercie de ne m'avoir jamais fait croire qu'il était proféministe.

Merci aussi à monsieur Joli, qui m'a accompagnée dans mes démarches à l'université, devant le directeur du laboratoire et la commission harcèlements de ce qui était alors l'université de Lille 1. Merci également à Antoine, mon conseiller juridique, et aux personnes qui m'ont crue. Et bravo, du fond du cœur, à celles et ceux qui sont resté·es silencieux/ses (en toute bienveillance féministe et militante, évidemment) ou m'ont blâmée à la découverte de cette histoire.

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