D'autres dispositifs sont revenus sur ce refus d'accès aux soins et aujourd'hui les personnes en séjour régulier ou demande d'asile ont droit à la CMU (couverture maladie universelle) base et complémentaire, tandis que les autres sont aiguillés vers l'AME (aide médicale d'État). Celle-ci est encore soumise à restrictions : il faut en faire la demande et le dossier est compliqué, certaines CPAM refusent la prise en charge, notamment quand les résident·es sont incapables de prouver leur présence en France depuis au moins trois mois. Et une fois l'AME accordée, il est fréquent qu'ils et elles se voient refuser des soins de ville, notamment parce que les modalités de remboursement pour les soignant·es sont, là encore, lentes et compliquées. Les autres ? Celles et ceux qui sont en France depuis moins de trois mois ou n'arrivent pas à prouver le contraire peuvent toujours aller à l'hôpital et être soigné·es pour des soins qui engagent leur diagnostic vital… pas les autres. À noter, que ces dispositifs ne concernent pas le département de Mayotte, au motif que l'immigration illégale y serait trop nombreuse et que dispenser des soins à « du Comorien » (Macron, 2017) mettrait en péril les finances de notre pays.

On a là un sujet clivant puisque certain·es considèrent que les soins de santé seraient un service rendu, qui se mérite, s'achète ou se vend. Et les arguments qui valent pour les étrangèr·es valent aussi pour les autres : un soin, c'est du travail (d'expert), du matériel (coûteux) et tout cela n'a pas à être accessible à n'importe qui en l'absence de condition. Aujourd'hui en France, cette vision est majoritaire dans les cercles de pouvoir et c'est elle qui nous vaut un hôpital sous-financé, des déserts médicaux, un accès aux soins qui se réduit pour les plus vulnérables et un secteur privé (faisant de la santé une source de profit) qui a le vent en poupe. Car non, l'austérité n'est pas une réflexion sur les soins utiles pour la santé publique et ceux qui ont un faible bénéfice (1) pour faire baisser les dépenses et répondre à la contre-productivité de certains soins (2). Plus salement, elle contribue à réduire le périmètre des ressources qui sont mises en commun et à faire grandir celui des secteurs économiques qui permettent l'accumulation de capital. Or, la santé est un bien commun.

La santé est un bien commun et ça nous éclate au visage aujourd'hui : une personne mal soignée est une personne qui peut en infecter d'autres. Les maladies infectieuses sont moins présentes aujourd'hui dans le paysage sanitaire des pays riches et ont été remplacées par les maladies chroniques (qui nécessitent d'autres politiques de prévention). Mais les voilà de retour avec notamment ce coronavirus qui engage les gouvernements à mettre en place des mesures, y compris coercitives, pour freiner sa propagation.

Revenons à notre droit au soin pour les personnes étrangères en séjour irrégulier. « Les bénéficiaires de l’AME souffrent plus fréquemment que les autres assurés de pathologies infectieuses graves, telles que la tuberculose, les affections hépatiques, ou le VIH (3) », ne serait-ce que parce qu'ils et elles viennent de ces pays plus pauvres où les maladies infectieuses sont plus présentes. Restreindre leur accès à la médecine de ville et aux soins tout court, c'est retarder la prise en charge et laisser les malades attendre des situations plus aiguës pour consulter, soit parce qu'une consultation hospitalière est plus lourde qu'en ville, soit parce que ces soins ne sont dispensés gratuitement que lorsque leur « absence mettrait en péril le pronostic vital (3) ». Des prises en charge rapides sont d'autant plus efficaces et moins coûteuses. Elles bénéficient à la santé de l'ensemble de la population.

Au-delà de la décence qui interdit de laisser crever autrui devant sa porte, au-delà de la mesquinerie des calculs à court terme sur la santé publique dans nos pays sous gouvernance néolibérale, il y a cet intérêt-là, plus fort que tout : c'est ensemble que nous serons en bonne santé. Ou non. Et le raisonnement vaut aussi pour d'autres biens communs : les inégalités nous font du mal en tant que société, elles nous plongent dans un état global d'anxiété face au futur, de violence sociale généralisée. Aucune surcouche de socialisation autoritaire (c'est à dire de mesures coercitives comme celles que s'apprêtent à prendre ceux qui ont mis à mal l'hôpital et la santé publiques) ne pourra faire mieux que de s'attaquer à la surface de nos problèmes. Nous avons besoin de nous soigner tou·tes pour soigner notre société et mettre chacun·e à l'abri du pire, virus ou effondrement.

Et bon courage pour les habitant·es de Mayotte, même assuré·es, qui n'ont de fait pas droit aux mêmes soins de santé collective que dans les autres territoires sous administration française.

(1) L'opération de la prostate offre en moyenne six semaines de vie supplémentaires alors qu'elle est lourde et qu'il faut en moyenne six semaines pour s'en remettre. Faut-il toujours opérer dans des cas comme celui-ci ? La question mérite d'être posée.

(2) Ivan Illich, Némésis médicale, Le Seuil, 1975.

(3) Wittwer, Raynaud, Dourgnon et Jusot, « Protéger la santé des personnes étrangères en situation irrégulière en France. L'Aide médicale de l'État, une politique d’accès aux soins mal connue », Questions d’économie de la santé, n° 243, IRDES, 2019. Je tire la plupart des faits décrits dans ce billet de cet article.