Risque zéro ou réduction des risques ?

J'ai vu passer à plusieurs reprises sur les réseaux sociaux la photo d'un emballage de masques, qui avertissait que les dits masques ne pouvaient constituer une protection appropriée pour des usages hospitaliers. Cette photo était censée prouver que « le masque, ça sert à rien ». Passons sur le fait que les emballages présentent souvent de telles protections juridiques (des décharges), vous avertissant qu'un beurre de cacahuètes peut contenir du gluten et un paquet de pâtes des fruits à coques. Cela ne signifie pas qu'il y a du gluten dans le beurre de cacahuètes ou des fruits à coques dans les pâtes mais que l'entreprise juge raisonnable de ne pas garantir la pureté de ses produits à des personnes allergiques qui pourraient les traîner en justice si la « présence éventuelle » de l'agent allergène était effective. Le fabricant de masque grand public ne souhaite pas non plus voir sa responsabilité engagée au cas où un·e praticien·ne hospitalièr·e aurait eu l'idée d'utiliser en bloc opératoire un masque au standard moins élevé, conçu pour éviter des contaminations moins graves que quand un·e chirurgien·ne opère le visage à 30 cm de plaies béantes.

Mais revenons sur ce verdict sans appel : « Le masque, ça sert à rien. » Il y a diverses catégories de masques, de tissus et de matières, de modèles et d'intentions (protéger le porteur ou protéger du porteur, au bloc chirurgical ou à l'atelier de peinture)… certains sont plus efficaces que d'autres pour filtrer certains types d'éléments. Cela ne veut pas dire que ceux qui sont moins efficaces ne sont pas efficaces du tout. Ça veut simplement dire qu'il sont moins efficaces. C'est une évidence mais j'ai l'impression que la tendance est à envisager le risque de manière binaire, sans reconnaître qu'on est devant un objet un tout petit peu plus compliqué que : 100 % sûr ou 100 % dangereux. Et entre les deux, il n'y aurait pas de nuance. Certes il n'y a pas de nuance pour l'individu : contaminé·e ou pas. Mais au niveau d'une société, ça change beaucoup de choses pour un paquet de monde quand des charges virales un peu moins importantes sont échangées et que le taux de reproduction d'un maladie est un peu moins élevé.

S'en tenir à cette idée binaire qu'on est protégé·es ou on ne l'est pas semble être une manière de dénigrer toute attitude de précaution devant le risque. Quitte à n'être protégé·es qu'imparfaitement, ne le soyons plus du tout ! Est-ce bêtise ou mauvaise foi ? Parce que le risque est une notion qui cristallise des visions du monde très différentes. D'abord il est très difficile à évaluer a priori et nos appréciations du risque sont très mal informées. Nous avons en outre tou·tes une approche du risque très différente de nos voisin·es. Moi par exemple, je suis plutôt riscophobe : écologiste, avec une nature un peu angoissée, je m'adonne à des activités risquées (comme de faire du vélo en ville) mais avec une conscience très forte du danger et ça m'a empêchée de tester le saut à l'élastique. D'autres que moi sont plus désinvoltes. Par exemple les adolescent·es prennent plus de risques que plus tard dans leur vie adulte, c'est une particularité du développement du cerveau qui a de gros avantages : ne pas être paralysé·e devant la vie alors qu'on la connaît mal.

D'autres encore sont plus désinvoltes que la population générale, ce sont les dirigeant·es politiques et dirigeant·es d'entreprises. Est-ce que cette riscophilie les a justement mené·es aux postes de pouvoir où elles et ils sont ? Ou est-ce que le pouvoir donne des ailes et fait envisager le risque avec plus de désinvolture ? Après tout, quand on fait partie des classes dominantes, on s'en sortira toujours, individuellement, même si on engage d'autres que soi dans des comportements risqués. (Je vous laisse en apprendre plus là sur les dommages psychologiques causés par le pouvoir.) Voilà qui aide à comprendre pourquoi Emmanuel Macron nous a encouragé·es à aller au théâtre avec des dizaines d'inconnu·es à peine cinq jours avant de nous interdire de voir nos ami·es. Ou l'histoire de ce directeur de centrale nucléaire retraité qui a emmené un groupe de randonneurs plus loin qu'elles et ils ne s'en sentaient capables, causant une mort et plusieurs amputations des doigts et des mains à cause du froid (c'est une anecdote qu'on m'a racontée). Le résultat, c'est un biais de plus de la représentation : les sociétés s'engagent dans des politiques plus risquées que ses membres ne le souhaiteraient, car les personnes en haut de la hiérarchie, celles qui prennent les décisions, sont plus riscophiles. Le résultat, en matière d'écologie notamment, est accablant : les écologistes sonnent depuis plus de cinquante ans des alertes à des dangers bien réels qui sont ignorés par les classes dominantes jusqu'à ce qu'ils surviennent. Malgré les « on vous l'avait bien dit » que les écolos ont le bon goût de penser sans le dire, les politiques restent dans leur grande part allergiques au principe de précaution.

Jean-Pierre Dupuy, auteur de l'ouvrage Pour un catastrophisme éclairé (Le Seuil, 2004), notait le paradoxe : si on prend au sérieux le risque, on le combat et on se met en mesure de le vaincre. Il ne reste plus en cas de victoire que le souvenir d'une menace qui semble a posteriori ridicule. Le bug de l'an 2000, par exemple, ou les millions de masques provisionnés par la ministre de la santé Roselyne Bachelot et qu'elle paya d'un exil de dix ans aux « Grosses têtes ». Un rapport de 2017 à Santé publique France recommandait : « En cas de pandémie, le besoin en masques est d’une boîte de 50 masques par foyer, à raison de 20 millions de boîtes en cas d’atteinte de 30 % de la population. » Mais quel·le ministre, riscophile et échaudé·e par le sort de Bachelot, aurait pris le risque individuel de provisionner ce stock qui s'était pendant dix ans avéré inutile sauf à titre d'assurance ? Difficile de demander autant d'abnégation à nos dirigeant·es.

Dans les débats sur le masque, la relation très inégale des un·es et des autres au risque entraîne une certaine difficulté à se mettre d'accord. D'autant qu'il faut ajouter à cette variété de positions l'insécurité et la méfiance introduites par les mensonges du gouvernement (« Les masques ne sont pas nécessaires pour tout le monde »), le manque de culture scientifique du public (je me sais ignorante dans ce champ mais j'ai souvent l'impression d'être une grande épistémologue en comparaison avec mes contemporain·es) et enfin un manque de civisme caractéristique de nos pays, qui nous empêche parfois de seulement comprendre comment l'action des un·es peut impacter les autres, incompréhension qui rend plus difficile encore de se mobiliser ensemble pour adopter des gestes qui nuisent le moins possible aux autres, soit à tou·tes.

Dernière chose : dans cette logique du tout ou rien qui caricature le risque, la simple réduction des risques est déjà mal comprise alors la réduction des risques comme arbitrage entre les meilleures pratiques et les besoins humains, n'en parlons pas. Ou juste un peu pour finir. L'approche par la réduction des risques consiste à partir des usages des gens, des activités qu'ils et elles peuvent cesser de faire pendant quelques semaines mais pas pendant des mois, des choses qu'ils et elles ne vont pas manquer de faire à la fin parce que l'être humain a des habitudes fortement ancrées. On peut décider que les gens vont changer sous l'influence d'un facteur extérieur. La peur, ça marche un peu (un temps) mais l'autorité, par exemple, encore moins. Ce qui marche le mieux, c'est de négocier avec les gens et d'envisager avec eux et elles les meilleures manières de vivre : négocier ce qui peut être abandonné et ce qui ne peut pas l'être sans préjudice sérieux, négocier comment augmenter la protection dans les activités qu'on n'arrêtera pas. Par exemple lors de l'explosion de l'épidémie de Sida, certains ont trouvé judicieux de demander aux gays d'arrêter de baiser avec autant de partenaires et aux usagèr·es de drogues d'arrêter de se droguer… jusqu'à ce qu'on admette qu'avec du matériel adapté, de l'information et de la bonne volonté, il est possible que des pratiques à risque le soient beaucoup moins. Ça demande déjà l'abandon des mauvaises habitudes autoritaires des personnes qui nous dirigent.

Cette approche par en-bas pourrait intéresser les anti-masques qui se plaignent depuis cinq mois d'être gouverné·es (alors qu'ils et elles étaient majoritairement absent·es des nombreuses luttes contre la surveillance depuis au moins vingt ans que je milite : LSI, LSQ, Edwige et les autres, les données biométriques, le puçage… relire La Liberté dans le coma) et ont à la bouche les mêmes arguments que les libertarien·es US dont elles et ils rejouent les farces. Je les engage donc à regarder plus loin que le bout de leur nez.

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