Une nouvelle colonisation des territoires du Nord

Au Québec cette folie a pour nom « Plan Nord », un programme découvert en mars 2011. Natalie Normandeau, alors ministre libérale des Ressources naturelles, présente le Plan Nord comme un « vaste projet de société ». Pour Jean Charest, Premier ministre aujourd'hui démissionné, c'est « l'un des plus grands chantiers de développement économique, social et environnemental de l'histoire du Québec ». Le Plan Nord est un énorme partenariat public-privé (PPP, la star des politique néo-libérales de privatisation des gains et de socialisation des pertes) : des milliards d'investissements, surtout publics (infrastructures de transport notamment), pour aller exploiter toutes les ressources naturelles au nord du 49e parallèle.
Il est douteux que les redevances minières comblent le déficit : l'institut de recherche indépendant IRIS estime que la province « devra payer 8,45 milliards de dollars de plus que ce qu'elle recevra du Plan Nord ». Mais la motivation principale, assénée à longueur de temps par les autorités, c'est l'emploi (lequel n'a pas de prix). Non pas l'emploi des populations autochtones, qui vivent dans les territoires les plus déshérités de la province et font exploser les taux d'illettrisme, d'alcoolisme ou de malnutrition. Mais l'emploi des jeunes Blanc·he·s qui n'en veulent, et accepteront de bosser dix jours de suite dans des villes-champignons pour rentrer en avion profiter de fins de semaine prolongées à Montréal ou Québec. Une migration pendulaire organisée, sans souci pour l'équilibre des territoires. Les loyers des villes-dortoirs ont déjà explosé, mais aussi le prix des denrées alimentaires. Au temps de la ruée vers l'Or dans le Yukon au XIXe siècle, un fruit importé valait son pesant de pépites. Toutes proportions gardées, c'est l'avenir du marché alimentaire local.
Les autochtones, privé·e·s de la ressource économique, seront les grand·e·s perdant·e·s du Plan Nord. L'arrivée en masse de Blancs, principalement des hommes seuls, fait en outre craindre une augmentation des cas de violence, et de violence sexuelle, à l'encontre des femmes autochtones, déjà très vulnérables, et une déstabilisation des structures sociales et culturelles. Sur les onze premières nations québécoises, quatre (Innus, Cris, Inuits et Naskapis) ont été associées au Plan Nord, à travers la consultation de leurs conseils de bande, des institutions plus folkloriques que traditionnelles et dont la corruption est abondamment commentée. Et d'autres nations, également impactées, comme les Algonquins, n'ont pas été inclues dans la consultation. Le ministre des Affaires autochtones de 2011, Geoffrey Kelley, peut toujours parler de « grand projet collectif »... ici on traduit dans les termes du néocolonialisme.

Développement économique, social et environnemental !

Tout le territoire au nord du 49e parallèle, c'est 72 % du Québec, soit 1,2 million de km2, 500.000 lacs et rivières qui constituent l'une des plus grosses réserves d'eau douce au monde, 200.000 km2 de forêts dites commerciales. Mais rassurons-nous, des engagements ont été pris pour que 50 % du territoire du Plan Nord soit consacré « à des fins autres qu'industrielles », et même 12 %, puis en 2012 20 % d'« aires protégées », lesquelles aires pourront cependant être déplacées au fil des années. Un site déjà exploité pourrait ainsi redevenir un patrimoine naturel...
Les mines d'uranium et de métaux, qui une fois exploitées sont abandonnées telles quelles, contaminent durablement les sols et les eaux. La coupe à blanc des arbres est permise, et bien plus rentable qu'une coupe sélective, plus écologique et adaptée au rythme de régénération extrêmement lent (120 ans) de la forêt. Et les barrages, déjà très présents (la compagnie provinciale de production électrique s'appelle Hydro-Québec), s'attaqueront à de nouveaux cours d'eau sur la Côte-Nord, qui sont encore vivants et propices à la reproduction des saumons. Sur les fleuves où sont construits des barrages, les poissons ne sont plus qu'un souvenir, les oiseaux qui s'en nourrissaient disparaissent, et les retenues inondent des km2 entiers où pourrissent des conifères en relâchant du méthylmercure, une substance toxique. Rien à voir avec une énergie propre, l'hydroélectricité se contente de ne produire ni CO2 ni radioactivité, mais elle bouleverse les équilibres naturels.
Ce sont donc de véritables encouragements à dégrader les écosystèmes du Nord qui sont délivrés par les gouvernements qui se succèdent au pouvoir, au nom de l'emploi et du profit, et dans l'ignorance de l'intérêt écologique de ces régions peu habitées. Le monde entier fait la grimace devant l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta, on espère qu'il accordera la même intérêt au Plan Nord québécois.

NB : Merci à Philippe et aux auteur·e·s de La Mauvaise Herbe pour leurs éclairages.

___

Le Plan Nord mort et enterré ?

Lundi 1er octobre 2012, la nouvelle ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet, enterre en fanfare le Plan Nord du Parti libéral. Elle compte créer un nouvel organisme de coordination et poursuivre l'exploitation, « mais pas n'importe comment ». Il faudra que tout cela bénéficie plus au public, grâce à un volet social plus important et à des redevances minières accrues par rapport aux cadeaux libéraux pour le big bussiness canadien, et l'utilité des extractions ne sera pas décidée uniquement par le marché, mais aussi soumis à des études, à des concertations et à des choix politiques : l'amiante, l'uranium et les gaz de schiste sont déjà dans la ligne de mire. Mais l'accélération de l'exploitation des ressources du Nord reste au programme.