Vu de loin, mon sort doit faire envie. Je viens de publier deux livres (qui ont du succès à tous égards), je pars régulièrement faire des reportages sur des terrains lointains, j'ai un beau carnet d'adresses et beaucoup d'ami·es très estimables, j'ai montré que j'étais capable non seulement de coordonner une revue mais aussi d'y faire à peu près tous les métiers (de l'édition à l'organisation matérielle) et accessoirement je tape la causette dans huit langues (et travaille dans la moitié d'entre elles), je suis diplômée en lettres, études cinématographiques et sciences sociales appliquées à la culture. Et pourtant je ne trouve pas de boulot. Je candidate à des postes de secrétaire de rédaction pour des centres d'études ou des revues universitaires, de coordinatrice éditoriale pour des journaux municipaux ou d'entreprise, de chargée de communication dès que la dimension rédactionnelle y est assez importante. Je candidate dans le public pour des postes contractuels, mais aussi parfois dans de grosses boîtes privées, dans des centres de recherche dont j'aime bien le boulot ou dans des mairies de droite. Bientôt mon chômage sera épuisé et j'aurai passé tout mon temps d'indemnisation à produire une candidature par semaine pour un entretien par trimestre pour… toujours rien.

C'est la première fois de ma vie que je suis indemnisée. J'ai enchaîné trois emplois de complaisance, libéralement octroyés par des personnes embarrassées de me voir dans cette situation et qui sont allées jusqu'à me créer des emplois sans nécessité et donc sans mission (ne faites pas ça chez vous ! n'ouvrez que les postes dont vous avez vraiment besoin). J'ai longtemps pensé que mes activités bénévoles me vaudraient la reconnaissance de mon entourage : je suis persévérante quand je m'engage, j'ai développé une culture de la concertation dans des organisations non-hiérarchiques et je mouline beaucoup pour sortir des synthèses assez bien vues. Les assos et les collectifs sont une sacrée école, hélas pas reconnue. Tout ce que je retire de ces années de bénévolat, c'est d'avoir à mon insu convaincu mes proches que j'étais incapable de me contraindre au cadre dans lequel eux et elles passent une grande partie de leur temps, à alterner des tâches plus ou moins intéressantes, avec des collègues plus ou moins zélé·es et une rémunération qui leur permet d'avoir un logement à soi et de se projeter dans l'avenir. Aussi, alors que 70 % des emplois sont pourvus par interconnaissance, j'ai largement échappé à ces recommandations, conseils et coups de main. Serais-je prête à abandonner ma liberté pour exercer un métier normal, à éditer une littérature plus ou moins intéressante ? J'ai été très contente du seul emploi normal que j'aie eu, de me lever tous les matins à 7 h, de dire bonjour au vigile, d'aller au 7e en ascenseur, d'allumer mon ordi sous Windows pour écrire des billets Facebook qui mettaient en valeur mes employeurs. Je ne suis pas si difficile…

Alors pourquoi est-ce que ça ne marche pas ? Si je savais… Si je savais pourquoi les recruteurs comme mes connaissances s'attachent si volontiers à ce portrait de moi en femme trop brillante pour accepter un boulot normal… Derrière ma biographie de bénévole professionnelle, il n'y a de choix que très contraints. Je bénéficie d'une allocation adulte handicapée (l'AAH du début de ce texte) et d'une RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleuse handicapée) parce que je suis tombée dans une grave dépression au moment de couronner mes études par un concours. Quand j'ai fini par être titulaire d'un master d'action culturelle, à la suite d'une réorientation, j'étais alors prise en charge par un psychiatre qui a recopié pendant des mois la prescription inadaptée d'un médicament qui rendait obèse et diabétique. Mon corps avait gonflé comme un ballon, j'étais toujours aussi déprimée et persuadée de mon incapacité à occuper la moindre fonction, je m'en ouvrais au psy qui me répondait : « Parlons plutôt de vous » comme si patiente en psychiatrie devait constituer toute ma vie mon activité principale, comme si ma santé mentale n'allait pas à terme pâtir de mon exclusion du marché de l'emploi. Plus tard j'ai appris que l'obésité était pour les femmes la première cause de discrimination à l'embauche.

J'ai tout lâché, perdu trois tailles de pantalon en trois semaines, mis mon alloc au service d'activités bénévoles qui me paraissaient enrichissantes, dans une sorte de chômage volontaire… sans le choix (la rumeur ne vient donc pas de nulle part mais, comme Henry Thoreau n'a passé que deux ans à Walden, je n'ai moi-même passé que deux ans à tenter d'apprécier mon chômage). Et après ces deux années riches et stimulantes, qui m'ont beaucoup apporté et pendant lesquelles j'ai été assez heureuse, j'ai tenté de valoriser en milieu professionnel mon expérience de l'animation de groupes, tout en devenant secrétaire de rédaction bénévole. Les ONG avaient depuis longtemps cessé de reconnaître les savoir-faire des bénévoles et c'était tout le marché de l'emploi français qui mettait chacun·e dans une petite boîte, à force de préjugés. L'étiquette qu'on m'avait posée sur le front était peu flatteuse et impossible à enlever.

Aujourd'hui ma conseillère Apec (c'est une association financée par les entreprises pour aider à caser les cadres) se dit « démunie » devant mon cas et je mène quasiment seule ma recherche d'emploi. Je n'ai pas fini de subir les effets de la dépression sur ma vie, même si je ne souffre plus que de légers troubles de l'humeur. Quand j'étais plus jeune, je faisais du stop : rester sur le bord de la route, avoir un sourire avenant malgré les refus parfois très grossièrement exprimés, je tenais bon mais (avouons-le) l'aigreur montait… pour être oubliée dès qu'une personne s'arrêtait, me racontait que c'était la première fois qu'elle prenait quelqu'un et c'est parce que j'avais une bonne tête, tout en m'emmenant quelques centaines de kilomètres plus loin. Je me sens un peu, en ce début de printemps 2018, comme après trois heures d'attente porte de la Chapelle.

Billet publié en avril 2018