Porte de la Chapelle

Voici quelques répliques que j'aurais aimé placer au bon moment. « L'AAH ? Mais c'est gé-nial ! » ─ « C'est 800 euros, le montant de ton loyer, alors imagine un peu ma vie. »

« C'est super, d'être au chômage volontaire comme tu fais. » ─ « Nous nous rencontrons pour la première fois et si tu m'avais demandé pourquoi j'étais au chômage, je t'aurais répondu que je ne trouve pas de travail. »


« Toi, tu n'aimes pas travailler. » ─ « Derrière toi il y a un ordi d'occasion qui rame un peu, sur un secrétaire. Je m'y assieds à 7 h tous les matins et j'ai du mal à décoller avant d'avoir répondu à toutes les sollicitations, vers 15 h. Je travaille bénévolement à coordonner une revue qui sort tous les semestres, à solliciter auteur·es et prestataires, avec d'autres bénévoles qui ne font pas leur part du boulot et n'ont jamais envisagé de me rémunérer. » (Celle-là, j'ai réussi à la dégainer à temps.)


Vu de loin, mon sort doit faire envie. Je viens de publier deux livres (qui ont du succès à tous égards), je pars régulièrement faire des reportages sur des terrains lointains, j'ai un beau carnet d'adresses et beaucoup d'ami·es très estimables, j'ai montré que j'étais capable non seulement de coordonner une revue mais aussi d'y faire à peu près tous les métiers (de l'édition à l'organisation matérielle) et accessoirement je tape la causette dans huit langues (et travaille dans la moitié d'entre elles), je suis diplômée en lettres, études cinématographiques et sciences sociales appliquées à la culture. Et pourtant je ne trouve pas de boulot. Je candidate à des postes de secrétaire de rédaction pour des centres d'études ou des revues universitaires, de coordinatrice éditoriale pour des journaux municipaux ou d'entreprise, de chargée de communication dès que la dimension rédactionnelle y est assez importante. Je candidate dans le public pour des postes contractuels, mais aussi parfois dans de grosses boîtes privées, dans des centres de recherche dont j'aime bien le boulot ou dans des mairies de droite. Bientôt mon chômage sera épuisé et j'aurai passé tout mon temps d'indemnisation à produire une candidature par semaine pour un entretien par trimestre pour… toujours rien.

C'est la première fois de ma vie que je suis indemnisée. J'ai enchaîné trois emplois de complaisance, libéralement octroyés par des personnes embarrassées de me voir dans cette situation et qui sont allées jusqu'à me créer des emplois sans nécessité et donc sans mission (ne faites pas ça chez vous ! n'ouvrez que les postes dont vous avez vraiment besoin). J'ai longtemps pensé que mes activités bénévoles me vaudraient la reconnaissance de mon entourage : je suis persévérante quand je m'engage, j'ai développé une culture de la concertation dans des organisations non-hiérarchiques et je mouline beaucoup pour sortir des synthèses assez bien vues. Les assos et les collectifs sont une sacrée école, hélas pas reconnue. Tout ce que je retire de ces années de bénévolat, c'est d'avoir à mon insu convaincu mes proches que j'étais incapable de me contraindre au cadre dans lequel eux et elles passent une grande partie de leur temps, à alterner des tâches plus ou moins intéressantes, avec des collègues plus ou moins zélé·es et une rémunération qui leur permet d'avoir un logement à soi et de se projeter dans l'avenir. Aussi, alors que 70 % des emplois sont pourvus par interconnaissance, j'ai largement échappé à ces recommandations, conseils et coups de main. Serais-je prête à abandonner ma liberté pour exercer un métier normal, à éditer une littérature plus ou moins intéressante ? J'ai été très contente du seul emploi normal que j'aie eu, de me lever tous les matins à 7 h, de dire bonjour au vigile, d'aller au 7e en ascenseur, d'allumer mon ordi sous Windows pour écrire des billets Facebook qui mettaient en valeur mes employeurs. Je ne suis pas si difficile…

Alors pourquoi est-ce que ça ne marche pas ? Si je savais… Si je savais pourquoi les recruteurs comme mes connaissances s'attachent si volontiers à ce portrait de moi en femme trop brillante pour accepter un boulot normal… Derrière ma biographie de bénévole professionnelle, il n'y a de choix que très contraints. Je bénéficie d'une allocation adulte handicapée (l'AAH du début de ce texte) et d'une RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleuse handicapée) parce que je suis tombée dans une grave dépression au moment de couronner mes études par un concours. Quand j'ai fini par être titulaire d'un master d'action culturelle, à la suite d'une réorientation, j'étais alors prise en charge par un psychiatre qui a recopié pendant des mois la prescription inadaptée d'un médicament qui rendait obèse et diabétique. Mon corps avait gonflé comme un ballon, j'étais toujours aussi déprimée et persuadée de mon incapacité à occuper la moindre fonction, je m'en ouvrais au psy qui me répondait : « Parlons plutôt de vous » comme si patiente en psychiatrie devait constituer toute ma vie mon activité principale, comme si ma santé mentale n'allait pas à terme pâtir de mon exclusion du marché de l'emploi. Plus tard j'ai appris que l'obésité était pour les femmes la première cause de discrimination à l'embauche.

J'ai tout lâché, perdu trois tailles de pantalon en trois semaines, mis mon alloc au service d'activités bénévoles qui me paraissaient enrichissantes, dans une sorte de chômage volontaire… sans le choix (la rumeur ne vient donc pas de nulle part mais, comme Henry Thoreau n'a passé que deux ans à Walden, je n'ai moi-même passé que deux ans à tenter d'apprécier mon chômage). Et après ces deux années riches et stimulantes, qui m'ont beaucoup apporté et pendant lesquelles j'ai été assez heureuse, j'ai tenté de valoriser en milieu professionnel mon expérience de l'animation de groupes, tout en devenant secrétaire de rédaction bénévole. Les ONG avaient depuis longtemps cessé de reconnaître les savoir-faire des bénévoles et c'était tout le marché de l'emploi français qui mettait chacun·e dans une petite boîte, à force de préjugés. L'étiquette qu'on m'avait posée sur le front était peu flatteuse et impossible à enlever.

Aujourd'hui ma conseillère Apec (c'est une association financée par les entreprises pour aider à caser les cadres) se dit « démunie » devant mon cas et je mène quasiment seule ma recherche d'emploi. Je n'ai pas fini de subir les effets de la dépression sur ma vie, même si je ne souffre plus que de légers troubles de l'humeur. Quand j'étais plus jeune, je faisais du stop : rester sur le bord de la route, avoir un sourire avenant malgré les refus parfois très grossièrement exprimés, je tenais bon mais (avouons-le) l'aigreur montait… pour être oubliée dès qu'une personne s'arrêtait, me racontait que c'était la première fois qu'elle prenait quelqu'un et c'est parce que j'avais une bonne tête, tout en m'emmenant quelques centaines de kilomètres plus loin. Je me sens un peu, en ce début de printemps 2018, comme après trois heures d'attente porte de la Chapelle.

Billet publié en avril 2018

Commentaires

1. Le vendredi, 6 avril, 2018, 23h07 par Un partageux

Un soir de bourdon pour une fille qui a l'âge d'être ma fille. Nous ne sommes pas des proches même si je connais bien sa vie. Nous sommes trop différents pour avoir des atomes crochus. Elle a terminé ses études et obtenu son diplôme. Elle cherche du boulot dans ses compétences et va d'échec en échec. En attendant elle a un bout d'emploi alimentaire non qualifié et très mal payé.

J'ai passé la soirée à lui dire qu'elle avait au moins une chance extraordinaire. Son visage s'illumine dès qu'elle parle de lui. Elle a un compagnon avec qui elle l'entente est parfaite. Ça ne fait pas tout et ça ne met pas de beurre dans les pâtes. Mais c'est rudement important malgré tout.

Je lui ai vraiment remonté le moral à fond en attirant son attention sur ce pan de sa vie qu'elle ne regardait pas à sa juste mesure. Et elle a trouvé un emploi intéressant, correspondant à sa formation et correctement rémunéré peu de temps après.

Je voudrais parfois être un ange consolateur comme Bruno Ganz dans "Les ailes du désir". Apporter le coup de pouce d'un être invisible. Bon, faute d'être cet ange, au moins te dire de relativiser ton inquiétude : avec six millions et demi de chômeurs pour deux-cents-mille offres d'emploi, la compétition est aussi rude qu'irrationnelle.

2. Le dimanche, 8 avril, 2018, 10h31 par Aude

Merci !

J'ai choisi de ne pas publier un autre commentaire parce que son auteur ne laisse pas d'adresse où le joindre. Je suis identifiable et joignable, je demande au moins à mes interlocuteurs d'être joignables. Il faudra un jour que j'écrive sur le sens de l'empathie qui manque cruellement à beaucoup d'hommes et à de plus rares femmes. J'ai là un bon exemple : je raconte mes difficultés, à visage découvert, sur un sujet mal connu, et je reçois en guise de réponse un commentaire qui m'explique que j'ai un système de valeurs merdique et que je devrais passer un CAP parce que là, y'a du boulot, y compris bénévole et autonome. D'un côté c'est intéressant de rappeler que mes chouineries d'intello s'inscrivent dans un cadre où les activités que je mène sont très valorisées alors que d'autres ne le sont pas qui le mériteraient aussi. Mais expliquer aux autres ce qu'ils et elles devraient aimer assez pour s'y engager en l'absence de nécessité, sans avoir pris la peine de comprendre le caractère un peu particulier de ce que je vis, dans ses dimensions sociales et psychologiques... Le yaka tombe encore plus à l'eau que quand tu expliques sa vie à une personne qui a une vie émotionnelle à peu près semblable à la tienne.

Aux personnes super radicales qui me lisent et qui peuvent mettre mon texte à la poubelle en se disant que je ne suis qu'une petite bourgeoise déclassée et aigrie, je propose donc de simplement se demander si les milieux différents, qui tiennent aux affinités (donc au savoir-être qui va bien), qui sont précaires non seulement pour des raisons matérielles mais aussi parce que la liberté individuelle y est très forte, tous ces milieux qui vont des "alternatives" écolo aux expériences autonomes, ne sont pas aussi très durs, à leur manière. Quand je dis "une sacrée école", c'est pas pour dire que c'est super sympa, facile, inclusif et gentillou. C'est pour dire que si tu as réussi à faire deux-trois choses dans ces milieux, partout ailleurs ce sera vachement plus facile. J'en parle ici.

3. Le lundi, 9 avril, 2018, 17h57 par Un partageux

Aude,

C'est ton emploi de la locution "personnes super radicales" qui m'incite à t'écrire à nouveau.

Tu es trop jeune pour avoir connu la période de grande floraison des chapelles ultra orthodoxes. Trotskistes, maoïstes, communistes, staliniens, gauchistes, titistes, tenants de l'Albanie ou de la Corée du Nord, etc. Des mâles dominants à grande gueule, une violence verbale d'un niveau qu'on peine à imaginer aujourd'hui, l'excommunication des avis divergents, le traitement des dissidents à la batte de baseball... Si d'aucuns sont passés à la droite réactionnaire il en reste de fortes traces dans le comportement des milieux militants. Que tu relèves ici et là avec justesse.

Je viens de découvrir ces jours-ci que j'étais répertorié sur une liste d'auteurs et sites d'extrême-droite. Rangé avec Soral, Dieudonné, des blogues et sites fascistes ou nazis. C'est la deuxième fois que cela m'arrive. La première fois j'y étais en compagnie de Reporterre et Basta. Aujourd'hui avec Le Grand Soir et Mr Mondialisation. C'est te dire le sérieux de ces listes...

J'ignore qui a pissé ces listes mais imagine qu'un désaccord sur tel ou tel point en est à l'origine. On pourrait discuter paisiblement mais, non, la pureté idéologique l'interdit. On ne va quand même pas s'interroger sur la faillite de la gauche et des écologistes. Quand les faits nous donnent tord avec autant de constance, il faut réécrire les faits, pas s'interroger sur pratiques et théories.

"Nauséabond et sous-merde" pour moi, "petite bourgeoise déclassée et aigrie" pour toi, nous voici à égalité. Bienvenue au club ! Je préfère en rigoler. Mais ça laisse quand même songeur.

4. Le lundi, 9 avril, 2018, 22h08 par Aude

Merci ! C'est moi qui résume "petite bourgeoise déclassée et aigrie" mais c'était l'esprit de cette courageuse contribution.

5. Le vendredi, 13 avril, 2018, 00h04 par Aude

J'ai publié ce billet sous une autre date et il tombe tout près de ma chronique de l'excellent bouquin Refuser de parvenir, qui aborde quelques-unes de ces questions.

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