Voilà d’où je parle, et qui me fait poser la question : à quoi bon critiquer le mariage tout en préservant le couple ? Plus malignes que ces imbéciles de gays et de lesbiennes qui souhaitent se marier et partager les traites d’un pavillon, il se trouve de bonnes âmes hétérosexuelles pour leur expliquer comment illes devraient vivre. Laissons à chacunE la critique du monde auquel ille appartient : laissons les groupes radicaux TPG (trans pédé gouines) la porter chez illes – et bizarrement illes le font aux manifs en faveur du mariage pour touTEs, pas aux côtés de Christine Boutin. Je ne sache pas qu’illes s’y fassent lyncher, même par les tendances les plus apolitiques des assos LGBT les plus normées (3). L’idée de ces manifs, c’est de réclamer le droit de choisir sa vie, y compris sur des modèles qu’on n’apprécie pas trop.

Marie-Jo Bonnet, auteure d’un récent bouquin sur la question (4), se dit déçue de la standardisation du milieu LGBT après avoir vu une communauté politique, active, remuante, hétérodoxe… Je partage ses regrets : j’aimerais ne pas entendre les copines féministes hétéros justifier constamment leur abandon de nos espaces collectifs par les dents du petit dernier ou le besoin de reprendre souffle au milieu des obligations domestiques. Et l’idée que les amies lesbiennes adoptent le même style de vie relève du cauchemar. Mais l’historienne est sans doute la première « gouine rouge » invitée d’émissions qui nous servent d’habitude des grands témoins plus conformistes. La voici devenue du jour au lendemain la référence d’hétéros anti-libéraux/ales qui dévoilent à longueur de page leur inculture féministe. C’est une réception qui laisse songeuse…

Quand Brassens chantait « J’ai l’honneur de ne pas te demander ta main » en 1966, le mariage n’était pas l’institution que nous connaissons. Il avait fallu attendre l'année précédente pour que les épouses puissent travailler et ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari (rappel : on parle d’individus majeurs), il a fallu attendre je ne sais quand pour que l’obligation ne soit plus faite aux seules mères d’être munies d’une autorisation du co-parent pour voyager avec leur enfant (propriété de qui ?). Plus grave, ce n'est que le 23 décembre 1980 (voire 1992, selon quelques appréciations) qu'a été reconnu le viol conjugal. C’est-à-dire qu’avant cette date un homme avait un accès sexuel illimité à SA femme, une situation qu’aujourd’hui on appelle de l’esclavage. Seule réserve : si ce devoir conjugal ressemblait à de la torture, des actes de violence graves et répétés. On est invité à ne pas battre sa chienne. Pas graves, ni répétés : graves ET répétés (5). Merci Georges d’avoir refusé ce régime ! On peut comprendre les féministes des années 1970 qui gardent quelque répugnance pour l’institution… Le célibat était bien plus émancipateur.

Mais quid aujourd’hui ? Les désavantages du mariage ne me semblent pas plus grands pour les femmes que ceux du couple de fait et, au risque de choquer les zélotes qui découvrent et applaudissent en 2014 les féministes de l’époque pré-miterrandienne (à ce rythme, ils découvriront celles d’aujourd’hui, dont une part est fidèle à cet héritage, aux alentours de 2055), c’est au nom de l’anti-libéralisme que je vais défendre le mariage. Une absence de contrat entre personnes inégales, c’est la porte ouverte à la violence douce, au « Ah, c’était ton choix » libéral. Aujourd’hui les femmes sont en moyenne payées 25 % de moins, elles font en Europe chaque semaine 7 h de moins de travail rémunéré et 17 h de plus de travail domestique que les hommes (6). 17 h de plus, sans trop de différence dans les couples où les hommes sont au chômage et où madame travaille. Autant dire que les femmes sont à la disposition des hommes, qui ne leur doivent rien en échange. Sauf si la relation est contractualisée. Aux USA, par exemple, un homme divorcé verse une pension alimentaire non pas pour subvenir aux besoins de ses enfants, mais pour permettre à son épouse de garder le train de vie auquel elle est habituée. Pensons qu’elle a peut-être (c’est plus souvent le cas pour les épouses que pour les époux) abandonné ses études ou sa carrière pour s’occuper du foyer ou des enfants. Ses heures de travail gratuit étaient consenties (peut-être seulement acceptées dans des compromis foireux pour elles), elles n’en engagent pas moins de la réciprocité. Cela n’empêche pas la polygamie dans la succession des mariages et oui, c’est malheureux qu’il faille en passer par le droit plutôt que par des standards de relations aux autres pour ne pas laisser une femme de cinquante ans sur le pavé, ce qui arrive chez nous régulièrement et dont à ma connaissance seulEs les réformistes (et féministes autrement que d’occasion) Alain Lipietz et Dominique Méda semblent s’inquiéter. Quitter un mari violent, pour une femme qui a un revenu moindre (absence d’emploi et inemployabilité, ou bien temps partiel, revenu moindre dans des branches genrées ou à poste égal, ça se cumule), c’est possible en droit mais économiquement c’est une épreuve.

L’idée de réformer ce contrat, en l’ouvrant à celles et ceux à qui ça chante, en tenant meilleur compte des inégalités économiques entre les deux conjointEs, me pose moins de problèmes que la répudiation express possible dans les couples de fait, moins que de savoir ce qui se passe dans les couples hétéros, et sur lequel les « féministes » du dimanche, ces hommes pris d’un intérêt soudain et parfois inquiétant pour les questions de genre, font tomber un voile pudique. Parce que chez eux tout va bien.

Où est la critique du libéralisme, de l’individualisme jouisseur et irresponsable quand on aborde la question du mariage ? Aujourd’hui dans la moitié des couples hétéros on se dégage de ses obligations envers l’autre en divorçant. Le couple contemporain est pris entre différentes temporalités : celle du désir sexuel ou de l’engouement amoureux et celle des traites de la maison ou de l’élevage d’un enfant (passée de 20 à 30 ans pour des raisons économiques) sont on ne peut plus différentes. Le plus souvent il échoue à les concilier, et les co-parents parfaits, partenaires irréprochables de vie commune ont une malheureuse vie affective et sexuelle. Les choix qui s’offrent à illes, c’est de s’acharner dans le malheur (pour la version conservatrice) ou d’abandonner (en « j’fais c’que j’veux » libéral). Il ne serait pas plus bête, dans l’intérêt des gosses, de retourner aux structures familiales pré-industrielles et de considérer que le mariage n'est que l’union entre deux familles, le lieu où mûrit le patrimoine économique et génétique. L’idée ne vous enthousiasme plus ? La naissance de l’amour romantique au courant du XIXe en Europe nous a habituéEs à placer avant toute chose bonheur et épanouissement individuels, associés au choix angoissant du/de la partenaire qui permettra au rêve de s’accomplir. Il se murmure que ce sont l’importance des enjeux et l’angoisse créée par ce choix qui font battre nos cœurs plus vite…

Tandis que les LGBT sont stigmatiséEs pour leur individualisme libéral et leur envie égoïste de posséder des enfants (7), la moitié des couples hétéros divorce sans que personne n’y voie rien à redire, bien que ce soit aux dépens de ses rejetons. C’est souvent par lubie amoureuse comme au lycée, sauf qu’au lieu de briser de petits cœurs adolescents qui arriveront généralement à s’en remettre, ce sont des vies qui sont en morceaux, des maisons vendues à la va-vite, des femmes (plus rarement des hommes) paupériséEs, des gosses trimbalés ici et là. Mais évitons l’auto-critique hétéro, il y a justement des couples de femmes qui n’ont pas le droit d’adopter et demandent une insémination artificielle. Quelle horreur.

Quoi choisir, entre le modèle post-adolescent jouisseur et celui de l’abnégation traditionnelle ? Libéralisme ou conservatisme ? Pauvre alternative, puisqu’entre les deux il me semble y avoir tant à explorer : se donner pour objectif des relations équitables au sein du couple qui ne poussent pas les femmes à la démission, faire chambre à part comme Virginia Woolf nous y engageait déjà il y a longtemps (ses problèmes immobiliers de bourgeoise aisée étaient moins prégnants que les nôtres), réinventer la vie collective avec ou sans enfant, en couple ou pas, en cessant de la centrer sur la mouvante relation amoureuse, déconnecter les différents rôles (mais oui, prenez unE amantE ! ou des colocs), etc. Inventer sa vie mais en toute responsabilité, loin des modèles imposés qui se regardent en chiens de faïence et aboient des ordres contradictoires. Fais ce que voudras… au regard des conséquences sur les autres qu’ont nécessairement tes actions. Voilà une autre morale, ni réac, ni post-moderne.

 

(1) Nina Power, La Femme unidimensionnelle (2009), Les Prairies ordinaires, 2010.

(2) La meilleure synthèse de ce constat posé par des générations de féministes me semble être, si j’en crois la réception enthousiaste de mes amiEs, Les Sentiments de prince Charles, que j’ai commenté ici.

(3) Les analyses de Pièces et main d’œuvre sur la stratégie de la gauche de gouvernement de mettre en œuvre des réformes sociétales plutôt que sociales, et la description de ses liens avec la partie la plus réformiste du monde associatif LGBT, sont bienvenues. Mais à parler de « lobby gay » (les mots ont un sens) et à ignorer la différence entre lnter-LGBT et Coordination lesbienne, entre le SNEG et les Flamands roses, soit les tensions qui traversent ce milieu sur lequel ils n’ont visiblement pas fait les précieuses recherches pour lesquelles il et elle sont reconnues, PMO flirte délibérément (coquetterie anti-libérale) avec le caniveau. PMO, « Quel éléphant irréfutable dans le magasin de porcelaine ? (Sur la gauche sociétale-libérale) », 27 avril 2014.

(4) Marie-Jo Bonnet, Adieu les rebelles !, Flammarion, 2014.

(5) Lire à ce sujet le virulent article de Colette Guillaumin, « Pratique du pouvoir et idée de Nature. L'appropriation des femmes », dans Questions féministes, n° 2, février 1978.

(6) Ministère des Droits des femmes, juin 2011, et INSEE, 2010.

(7) On entend moins les opposantEs à la PMA et au « droit à l'enfant » sur la revendication des masculinistes (ceux qui se perchent sur les grues) qui demandent la garde d’enfants qu’ils confieront à leurs mères ou à leurs nouvelles compagnes, soit dont ils ne s’occuperont pas mieux mais sur lesquels ils souhaitent marquer ce pouvoir décrit par Guillaumin.