Macron n'a donc rien d'un populiste car le populisme, c'est le mal. Mais de quel peuple se réclament les odieux populistes ? Le peuple des classes populaires ou le peuple ethnique, sorte d'Astérix catholique représentant une France fantasmée, ou bien encore le peuple entendu comme le demos, l'ensemble de personnes dont les intérêts sont censés guider les politiques publiques ? Dans le dernier cas, il ne s'agit là que d'un objectif démocratique. Dans le premier, le spectre de la dictature du prolétariat se profile (brrr !) mais pourquoi ne pas accorder plus de soin aux groupes les plus vulnérables, pour que la pauvreté ne les prive pas également de droits fondamentaux ? Reste la seconde définition du peuple, qui ne correspond à aucune réalité mais qui est portée par un nombre croissant de forces politiques.

Nous voilà peu avancé·es avec ce mot mis à toutes les sauces, qui suggère un proto-fascisme mais on est poli, on ne va pas s'invectiver. Ce serait un fascisme en phase sournoise, qui appuierait sur les sentiments les plus bas des foules pour accéder au pouvoir. Un proto-fascisme qui ferait usage de toutes les fourberies démagogiques, des fausses promesses aux mensonges et à l'enfumage derrière de jolis mots ne correspondant à aucune réalité. Cessons donc d'utiliser un mot si imprécis et parlons plutôt de proto-fascisme. Et là, force est de constater que Macron n'est pas le social-libéral, mi-droite, mi-gauche, dont son électorat rêvait. Le Barack Obama français, le Justin Trudeau d'Amiens se révèle beaucoup moins libéral et beaucoup plus autoritaire. C'est d'ailleurs plutôt Trump qui a trouvé en lui un admirateur éperdu qui « aime tenir ma main dans la sienne » (dixit le beau milliardaire à la mèche rebelle, beurk !).

Quelles sont les caractéristiques de la politique macronienne qui méritent le qualificatif de proto-fasciste ? Je citerais les illégalismes, la démagogie, le refus de la contradiction, l'usage du mensonge et le racisme d'État.

La violence légitime de l'État, c'est le cœur du contrat social : j'accepte la violence que l'État pourrait exercer contre moi en échange de sa protection contre ceux qui pourraient me faire cette violence. (En vrai, personne n'a choisi d'appartenir à un État ou de rester libre dans l'anomie mais l'image de Rousseau aide à penser.) Le cœur de ce contrat, c'est que personne ne va pouvoir me taper impunément sous prétexte qu'il fait du jogging avec Manu. En laissant ses potes malmener physiquement les gens dans la rue (des passant·es autour de la manif du 1er mai ou un photographe devant sa résidence d'été), Macron sonne la fin d'un monde. Car les illégalismes ont toujours été pratiqués par l'État et il n'en est aucun qui ne nous protège… mais le temps est venu où pour beaucoup d'électeurs c'est devenu acceptable. Les politiques, pris la main sur la gâchette, niaient. Aujourd'hui ils minimisent le conséquences des faits. Ailleurs ce mépris des règles communes a le visage de Bolsonaro au Brésil, de Duterte aux Philippines, d'Orban en Hongrie. Chez nous il a une meilleure gueule, une gueule toute propre et bien rasée mais il s'agit au fond de la même vague de fond autoritaire.

« Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. » Ce qui est inacceptable dans un État de droit, ce n'est pas de dénoncer la répression politique et les violences policières, c'est qu'elles aient lieu. Depuis l'assassinat de Rémi Fraisse dans les manifestations de l'automne 2014, puis les violences en manifestation pendant la loi travail, des voix de plus en plus nombreuses et haut placées (ici un colonel de gendarmerie, là le président de la commission nationale consultative des droits de l'homme) s'élèvent pour dénoncer le fait qu'il ne s'agit plus là de maintien de l'ordre mais d'intimidation à fins de réduction au silence des opposants politiques. Et que c'est bien loin des valeurs que défendent ces républicains bon teint qui n'ont rien de dangereux populistes ou anarchistes.

Macron a fait voter par son gouvernement une loi contre la manipulation de l'information parce que les fake news, ces outils que les dictatures utilisent pour déstabiliser les démocraties, c'est mal. Depuis 1881, la France est dotée d'un texte efficace qui interdit la propagation de fausses nouvelles. Le nouveau texte permettrait d'aller plus loin en contraignant la liberté de seulement informer. Parallèlement à cela, le président est pris en train de délivrer des mensonges caractérisés : il est en possession d'une information juste mais en délivre une autre contradictoire qui sert ses intérêts. L'art du mensonge en politique est un art bien français mais c'est le même procédé que celui que Macron condamne quand il est utilisé par d'autres. Parlons donc de fake news dans tous les cas pour examiner la situation sans préjugé.

« Je n’aime pas ce terme de modèle social », « Je n’aime pas que l’état major polémique en public », « Je n’aime pas ce genre de moment, car je n’aime pas quand les gens partent », « Je n'aime pas le clivage métropoles/territoires », « Je n'aime pas la malhonnêteté intellectuelle », « Je n'aime pas les piscines, je préfère mille fois la mer »… Euh, non, ça ne me dérange pas, que Macron dise préférer la mer mais notons la récurrence de l'expression par Macron de ses goûts, comme s'ils constituaient des arguments et qu'ils devaient être satisfaits parce qu'il a été choisi par huit millions d'électeurs au premier tour d'une élection. Le grand débat a aussi été l'occasion d'une belle démonstration de l'incapacité du président à accepter la contradiction. Les conclusions que Macron en tire constituent un véritable plébiscite de ses politiques, tiens, tiens : moins d'impôts ! Alors que ce que la « sociologie des ronds-points » nous a appris, c'est l'attachement des Gilets jaunes (et de la majorité de personnes qui trouvent leur cause sympathique) à l'idée très républicaine de « vivre ensemble », leur refus de l’asphyxie des services publics et des clivages trop importants entre classes sociales et territoires. Ce ne sont pas de dangereux révolutionnaires.

Macron refuse de les entendre mais leur abandonne l'ENA. La grande école et son concours sont supprimés de manière très démagogique. Quelle réponse à la collusion, au pantouflage et au recul de la sélection au mérite qui étaient au fond le souci des Gilets jaunes ? Aucune, il s'agit de reprendre la main tout en ayant l'air à l'écoute. (Et accessoirement la grande fonction publique sera formée ailleurs, en plus grande proximité, peut-on imaginer, avec les dirigeants du privé.)

Les grands débats ont été le contraire d'une procédure démocratique mais au mieux un moment d'expression libre et sans conséquence (cause toujours !), au pire une reprise en main de la parole des gueux par des sachants qui brodaient pendant trois minutes sur les interventions d'un public choisi ayant le droit de l'ouvrir pendant trente secondes. Ils ont illustré le propos des Gilets jaunes qui ont soif de démocratie directe (réduites souvent à quelques emblèmes optimistes) et qui suspectent les procédures actuelles ne visent qu'à améliorer l'acceptabilité de politiques décidées ailleurs. Avec cette opération de com d'un côté, et de l'autre l'attaque contre les libertés politiques que sont la liberté d'expression et le droit de manifester, Macron se montre aussi démocrate qu'un Andrzej Duda en Pologne.

« Du Comorien » comme on dit « de la farine », « des gens qui ne sont rien », un bateau rempli de personnes en grande détresse physique qu'on renvoie plus loin, à trois jours de navigation, alors que leur place est aux urgences. Le rempart à l'extrême droite démérite, et cela va du haro sur les femmes voilées par la ministre de la santé qui fait pression sur un détaillant de hijabs de sport au profilage racial et social dans la police qui enjoint au le harcèlement des personnes trop pauvres ou à la peau trop sombre… Macron et ses affidés soufflent sur les braises du racisme et de la violence de classe. Il ne s'agit pas que d'une faiblesse des politiques devant l'institution policière, qui dans notre pays semble étrangement autonome et plus raciste et violente que partout ailleurs en Europe occidentale. Les instructions viennent de plus haut. Le défenseur des droits, ancien ministre de la justice ayant pour mission d'observer que les droits humains et le droit tout court sont respectés en France, ne chôme guère et nous appelle à la vigilance sur l'état de l'État.

Injustice, arbitraire et violences sociales, c'est exactement ce que nous craignons quand nous refusons l'extrême droite mais c'est depuis l'extrême centre que le fascisme et l'autoritarisme se déploient. L'ambassadeur français à Washington le résume bien  : « Je suis vraiment convaincu que l'élection de Trump marque la fin de quarante ans de néolibéralisme. La période où le monde entier était convaincu que le libre échange, c'était le bien, que le marché, c'était le bien et les taxes le mal, l'intervention étatique le mal. Et tout à coup, avec l'élection de Trump, le Brexit et la vague populiste dans les pays occidentaux, dont la France, le signal que nos citoyens nous donnent : "Pas question, c'est fini." » Sauf que Macron semble arriver trente ans trop tard, en Chicago boy à contre-temps, et refuser d'entendre le message. Comment peut-il constituer un rempart à l'extrême droite alors qu'il lui prépare des lois et des esprits particulièrement bien disposés ?