Les valeurs, d'abord. Celles-ci, nous dit la légende, sont héritées de la France des Lumières. C'est Voltaire proclamant : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Il semble que la citation (assez mal écrite) soit apocryphe et que Voltaire n'ait pas vraiment été à la hauteur de cet engagement (il aurait par exemple fait copier à prix d'or des exemplaires du testament de Jean Meslier dans lesquels l'athéisme du bonhomme était censuré) (1). La phrase n'en reste pas moins un idéal intéressant : malgré les désaccords que l'on peut avoir avec d'autres sur des opinions et des pratiques, ce qui compte le plus, c'est de vivre dans un monde où les opinions et les pratiques de chacun·e sont respectées tant qu'elles ne font pas d'autre mal aux autres que de leur piquer les yeux. C'est facile, d'être tolérant quand les autres vous agréent tout à fait mais la tolérance consiste justement à laisser faire ce qui ne nous agrée pas.

Est-ce que le fait qu'en France des femmes voilent leurs cheveux fait autre chose que de nous piquer les yeux ? Ou bien : ces femmes qui se voilent les cheveux font-elles du mal aux autres femmes, au point qu'il faille leur interdire de se voiler, de faire du sport voilées, de faire des études voilées, de sortir de chez elles voilées ? Il est des branches du féminisme qui postulent que tout choix effectué librement par une femme est un choix féministe et interdisent à toutes les personnes qui ne sont pas « les premières concernées » de s'exprimer sur ce choix. Les réponses que chacune fait au sexisme ambiant méritent d'être respectées, qu'elle porte des talons hauts ou un hijab, car rien ne justifie que des femmes subissent non seulement les injonctions mais également les condamnations quand elles y obéissent.

Cela dit, je fais partie de celles qui pensent que l'injonction à se voiler est une pression de plus (et de trop) sur les femmes. Des ouvrages qui laissent la parole aux filles et aux femmes voilées (ici le recueil The Tudung Anthology, édité en Malaisie par Matahari Books) rendent compte de son caractère ambigu. Certaines apprécient la liberté derrière le voile, d'autres apprécient la liberté, parfois durement conquise, de ne pas le porter, certaines sont fières de l'arborer comme un marqueur identitaire, d'autres apprécient la pudeur du vêtement pendant que d'autres encore notent que cette pudeur n'est pas incompatible avec du maquillage et des jeans moulants. Il n'y a pas une seule manière de porter le voile et une variété d'opinion s'expriment à ce sujet pour le trouver émancipateur ou sexiste. Une chose est sûre : les discours des autres, bien-pensant·es musulman·es ou occidental·es, toutes ces injonctions contradictoires coûtent aux femmes qui en font l'objet beaucoup trop de temps à se demander comment se montrer aux autres.

Depuis le déshabillage forcé de 2006 j'évite le sujet, déprimée par l'universalisme mesquin des féministes qui critiquent en vrac le port du voile et la liberté de le porter ou pas, intimidée par l'impossibilité dans d'autres milieux d'exprimer autre chose qu'un soutien sans faille à des « personnes les premières concernées » dont on a vu qu'elles ne parlaient pas d'une seule voix. Cela fait des années que je résiste aux encouragements de mes copines (qui refusent de se voiler) et aujourd'hui encore j'hésite à publier ce texte. Quand obligation m'est faite, très ponctuellement, de porter le voile pour la visite d'une mosquée, un mariage ou l'Aïd avec une famille malaise, je trouve le tudung étouffant sous un climat chaud et humide. Le double standard pour les hommes et les femmes me gêne, je le trouve sexiste et androcentré, de même que… pas mal de trucs en France dont la liste serait trop longue.

En tant que simple observatrice, rien ne me répugne autant que de voir à Kuala Lumpur des touristes du golfe, lui laissant les poils sous ses bras s'ébrouer en toute liberté, en débardeur, short et tongs, pendant qu'elle est vêtue de noir de haut en bas, jusqu'à des gants et parfois un voile semi-opaque sur les yeux. Cette vision d'hommes profitant de vêtements adaptés au climat sud-est asiatique pendant que leurs compagnes sont présentes sans l'être, comme ensevelies sous des sarcophages de tissu, m'indigne – comme m'indigne également le fait que les douanes de pays occidentaux refusent de donner l'asile à des femmes saoudiennes échappées de leur pays et les renvoient à leur maître, mari, père ou fils, comme m'indigne le fait que des entreprises occidentales proposent des applications permettant aux Saoudiens de pister leur femme comme vous mettez une puce à votre chienne. (Il y a peut-être des indignations mieux placées que celles des ministres macronistes envers Décathlon et ses consommatrices.)

Quand je vois un vieux couple malais, lui kopiah sur la tête et manches longues, un sarong jusqu'aux pieds, et elle voilée, soit des codes vestimentaires moins asymétriques, je me demande pourquoi tant de haine chez nous à l'encontre des personnes (plus précisément : des femmes) qui ne souhaitent pas se découvrir en public. Et je m'extasie devant l'indifférence dont font l'objet, dans ce pays officiellement musulman, ces touristes occidentaux, chemise ouverte comme les arrêtés municipaux de nos villes balnéaires l'interdisent, leur bermuda taille basse dévoilant des poils pubiens en pleine gare centrale.

Le vieux couple malais croise le touristous de merde sans rien dire (alors que c'est un spectacle que tout·e Malaisien·ne, quelle que soit son origine ethnique, trouve irrespectueux) et donne de silencieuses leçons de tolérance à nos ministres. À celle qui s'imagine que des vêtements dits « pudiques » condamnent l'impudeur des autres et les menacent (c'est le thème de l'insécurité culturelle imposé par l'extrême droite jusque dans les rangs du PS, qu'il repose en paix). À celle qui devrait saluer tout effort d'inclusivité des pratiques sportives, alors que beaucoup trop de femmes vivent des vies qui les privent d'exercice. À la même qui ne doit pas non plus ignorer qu'il n'est pas malsain de se protéger du soleil en se couvrant, tout bêtement, quand il tape trop près de la verticale. À toutes celles qui dégainent contre les femmes musulmanes un féminisme qui sur tant d'autres sujets se fait beaucoup plus discret et qui n'ont aucune capacité à se mettre dans les godasses d'autres femmes. Elles s'empressent de les condamner, de les priver d'accès à des lieux ou à des objets de consommation, de trouver normal qu'on puisse les obliger à se désaper en public pour atteindre une norme de nudité « laïque » alors que la laïcité de 1905 garantit la liberté pour les personnes privées de pratiquer la religion (et on pourrait étendre aux pratiques culturelles sur le vêtement) qu'elles souhaitent. Même si cela déplaît à une ministre.

En Malaisie aussi, il y a des politicien·nes qui jouent à souffler sur les braises du racisme (2). Hommes d'affaires malais et chinois s'entendent bien mais si le bas peuple peut tomber dans le panneau raciste et regarder ailleurs quand les puissants se goinfrent, tant mieux. Cette haine, attisée en France par des personnes qui prétendent agir pour le bien commun, réduit ce qui s'était présenté comme un « rempart » à un complaisant marche-pied.

(1) À quoi servent la littérature et l'histoire littéraire ? À lutter contre ces mythes.

(2) La démographie malaisienne se compose d'une courte majorité de Malais·es musulman·es, d'un quart de Chinois·es, d'un dixième de Tamoul·es et d'une part négligée de peuples autochtones.

Moment de détente avant de rentrer dans la mosquée avec ma copine A., plus souvent que moi sommée de porter le voile.