Oui parce qu'une bonne partie du temps militant est consacré à se flatter de penser ce qu'on pense, contre les autres qui pensent autre chose. On passe moins de temps à élaborer des stratégies qu'à défendre ce qui est devenu un panel d'identités militantes. Alors forcément, nous sommes incapables d'apprécier les autres et leur travail, la complémentarité (1) entre les approches et le fait que nos idées différentes, nos goûts et capacités différentes nous portent vers des modes d'action différents. Je défends depuis très longtemps la diversité militante : autant de modes d'action, autant de chances que chacun·e y trouve son compte, entre celles et ceux qui aiment les structures très organisées et les électrons libres, celles et ceux qui sont très radicaux, celles et ceux qui ont envie de voir des choses concrètes prendre forme vite, qui aiment travailler dans les institutions (même si c'est une drôle d'idée…), qui sont capables de prendre le temps d'expliquer, qui n'ont plus le temps car leur colère est trop forte. Si nous savions un peu mieux vivre et laisser vivre, nous gâcherions un peu moins de temps à expliquer qui nous sommes et pourquoi nous sommes plus formidables que les autres. Certes.

Mais non, parce qu'il y a bien en matière d'écologie des réponses contre-productives ou toxiques. Parlons de la ressource en eau qui ne peut être prise pour acquise, des sols rendus stériles par l'agriculture conventionnelle ou par le fait plus simple encore à comprendre qu'on construit dessus, du plastique qui empoisonne le milieu, brûlé dans des incinérateurs ou échoué dans les mers, de la forêt grignotée par l'exploitation forestière et l'agriculture de plantation. Et parlons de climat : il nous faut baisser drastiquement nos rejets de gaz à effet de serre (GES), le CO2, le méthane, etc. Pour cela il faut s'attaquer aux transports (de la voiture du quotidien aux porte-conteneurs et aux avions de ligne), à l'agriculture (des rots de vache chargés en méthane aux sols de moins en moins capables de recapturer les GES), au bâtiment (pas assez durable ni bien isolé contre le froid ou  conçu contre le chaud), à nos sources d'énergie et à la surconsommation pour des usages aussi intéressants que la publicité, les infrastructures financières ou de surveillance, le streaming sur Internet (de votre Netflix au porno du voisin).

Et maintenant que l'urgence écolofique a sonné, que les derniers imbéciles qui blaguaient sur le réchauffement climatique, vous rigolez, vous avez vu, cet hiver il gèle ont enfin été décrédibilisés, le sujet touche enfin plus largement que les écolos et les réponses ne sont toujours pas à la hauteur.

Les classes dominantes donneuses de leçon

Passons vite sur les fans du mépris de classe qui ont trouvé avec l'écologie la meilleure manière d'accabler leurs voisin·es trop pauvres ou qui ne leur ressemblent pas assez… Matthieu Adam en parle ici. À mettre dans le même sac que les people écolos ? Untel revient d'un voyage en Antarctique (allez-y avant que tout le monde n'y aille !) avec l'engagement de sauver la planète en pratiquant l'écologie au quotidien, une autre sauve la planète en promouvant un mode de vie spirituel et contribue à la mode pour les pierres semi-précieuses dont l'exploitation est un désastre écologique (mais qui font tellement de bien en méditation), un autre est super écolo mais promeut une marque de café utilisant des capsules jetables non-recyclables, tou·tes ont un mode de vie hyper-mobile et très prédateur (parce que l'empreinte écologique est corrélée assez mécaniquement au revenu) mais s'engagent sur un détail qui va essuyer tous leurs péchés.

Les autres, je suis allée les chercher  sur Twitter, qui rend bête et méchant·e, pour produire cette petite taxinomie de réponses inadaptées ou franchement toxiques au défi écologique.

Le raciste

« Pour baisser mon empreinte écologique, je suis prêt à me débarrasser de l'Inde et de la Chine. #LOL »

Regardons un peu les chiffres du Global Footprint Network, un indicateur composite qui prend en compte les hectares globaux (biocapacité de la planète par nombre d'hectares immergés), plus large que la mesure des seuls GES. L'Inde, la Chine et les États-Unis sont les plus gros pollueurs au monde (voir total ecological footprint). Que l'on cherche l'empreinte écologique par habitant·e (ecological footprint per person) et l'on ne trouve plus que les États-Unis, le Canada, les pays riches du golfe Persique (et la Mongolie et l'Estonie). Les Indien·nes sont dans la fourchette basse avec 1,7 ha globaux par personne alors que les Français·es et les Chinois·es sont deux crans au-dessus avec une empreinte entre trois et quatre fois plus élevée. #LOL. Je vous présente l'écologie raciste, celle qui est toute prête à pointer du doigt l'autre. Qu'elle soit motivée par la couleur de peau des personnes en question ou apeurée par le nombre d'habitant·es dans un pays donné (qui se trouve être beaucoup plus grand que la France pour des raisons historiques, tout en ayant exactement la même densité de population, comme c'est le cas de la Chine), cette écologie-là ne pointe pas les bons problèmes du doigt. Au-delà des réflexes de personnes qui découvrent l'écologie, il y a bien tout un champ de réflexion écolo qui a préféré s'inquiéter des questions démographiques et de la densité de population (un problème mineur au regard de son mode de vie) parce que ça lui permet de ne rien remettre en cause chez elle. Poubelle.

Empreinte écologique par personne, Global Footprint Network.

La techno-béate

« Ce dont on a besoin, c'est d'ingénieurs qui inventent des procédés pour capturer les GES et régler ce problème de climat plutôt que de militant·es qui braient partout. »

Ce à quoi une bonne âme a charitablement répondu qu'en fait on avait besoin de réinventer les arbres.

Dans les ONG écolos il y a plein de gens très fin·es et très savant·es à qui je laisserais volontiers les clefs de la maison pour empêcher qu'elle ne brûle. Les solutions existent et les plus efficaces sont plus sociales que techniques. Par exemple le conseil régional Nord-Pas de Calais a trouvé moyen de financer la rénovation thermique des logements de propriétaires habitant·es pauvres, qui n'ont pas les moyens de profiter des aides classiques, et cela sans budget public. Un bel outil pour des investissements écolo mais qui a été saboté par la majorité suivante. Les pauvres continueront à se chauffer à 16° avec des factures de fioul trop chères et leurs voisin·es qui bossent dans le bâtiment resteront au chômedu. Mais encore : l'agriculture bio préserve les sols et la qualité de l'eau, à tel point que les autorités de Munich en Allemagne ont jugé plus efficace de subventionner la conversion en bio de tou·tes les paysan·nes du bassin versant plutôt que de continuer à payer la dépollution de l'eau. Des sols vivants, capables d'absorber des inondations, et des légumes sains, ça, c'était cadeau. Chez nous les aides ridicules à la conversion vers la bio étaient versées avec presque deux ans de retard, aux dernières nouvelles, et malgré une demande croissante du public. Pour proposer, faire connaître et mettre la pression pour mettre en œuvre ces solutions, il faut bien des militant·es qui braient.

L'analyste de cycles de vie (ACV) pour qui tout tient à une comparaison chiffrée

« As-tu pensé à compter le savon (production et transport) avec lequel tu laves les couverts réutilisables, avant de dire que c'est mieux que les couverts jetables en plastique ? »

Oui, certes, l'écologie a bien des bases scientifiques mais des fois il faut savoir prendre un peu de recul (et non, je ne remplis pas l'évier pour laver une seule cuillère, ton calcul n'est pas au point). Des fois les ACV vont jusqu'à inventer des comportements écolos incohérents pour pouvoir les stigmatiser, comme quand Sylvie Brunel s'imagine que les circuits courts et la vente directe, ce sont des automobilistes qui passent dans trois fermes différente prendre quatre yaourts, un pain et une boîte d’œufs, alors qu'on a depuis longtemps inventé la place du marché. C'est intéressant, les ACV, surtout quand on nous vend des procédés numériques soi-disant dématérialisés et écolos, mais il faut encore penser au société pour laquelle ces choix seront faits : autoritaire, libérale ou démocratique ? Et qu'est-ce que ces choix vont faire en matière de libertés ou d'inégalités socio-économiques ? C'est pour ça que sur des bases scientifiques l'écologie est devenue politique. [Edit : j'oubliais cet exemple parfait d'ACV : une femme explique qu'elle ne s'arrête jamais en voiture pour laisser passer les piéton·nes car elle devrait redémarrer et ça n'est pas écolo, ben tiens, sans penser que cette priorité accordée au moyen de transport le plus inefficace et polluant l'encourage et contribue à sa prolifération.]

Le pro-capitaliste

« On doit au capitalisme une espérance de vie et un bien-être jamais vus dans l'histoire de l'humanité. Et il y a des écolos qui continuent à critiquer. Faites un peu confiance ! »

L'espérance de vie est en baisse dans les pays riches (en particulier l'espérance de vie en bonne santé) et les désordres climatiques sont en train de s'attaquer à notre bien-être (réfugiés climatiques, rendements agricoles en baisse, canicules et autres épisodes climatiques). Le capitalisme tente de se verdir pour s'adapter mais la course aux gains de productivité et aux parts de marché ruine ces efforts, sincères ou non. Nous n'avons simplement pas les mêmes valeurs et puisque l'environnement est un bien commun, l'intérêt privé consistera toujours en sa prédation plutôt qu'en sa protection.

Privatiser ce bien commun ? Même pas, le marché des droits à polluer a été un échec. Produire plus mais mieux ? Les quelques innovations techniques qui rendent des procédés plus efficaces entraînent des effets rebonds qui font qu'au final, puisque moins de ressources sont utilisées par item, on va en utiliser plus en multipliant le nombre d'items produits. L'automatisation remplace le travail humain pour augmenter son taux de profit mais cette automatisation tient à du matériel gourmand en ressources minières, en eau grise et en énergie dépensée à opérer les machines en question. Le libre-échange, dont on vient de voir le triomphe ces dernières semaines avec la signature des traités avec le Canada et le Mercosur (parallèlement à des déclarations d'intention très écologistes), consiste principalement à faire faire aux marchandises des milliers de kilomètres pour profiter de prix de production à peine moins élevés ailleurs mais c'est toujours ça de pris. Et à se priver d'une consommation plus proche du lieu de production.

Et en échange, le capitalisme fait des petits gestes indignes d'une famille de bobos zéro déchets. Au mieux, le capitalisme est à encadrer (et d'aucun·es disent : à détruire). Dans « Leur écologie et la nôtre », le texte dont je cite ici le titre, André Gorz explique l'incompatibilité fondamentale entre capitalisme et écologie. Peter Dauvergne, dans le livre de sciences sociales qu'il publie aux presses du MIT, s'attache à montrer que la montée en puissance d'un « environnementalisme des riches » (des acteurs capitalistes, des pays riches et des classes aisées) ne réglera aucun problème environnemental. On en reparlera.

Non, toutes les démarches écolos ne se valent pas. Celles et ceux qui découvrent enfin l'écologie (alors que le premier rapport de la CIA sur comment faire pour que le changement climatique ne perturbe en rien l'ordre mondial date de 2003, que les premières conférences internationales sur l'environnement datent de 1972 et que les premiers textes écolos modernes datent des années 1930) ont envie de sauvegarder à tout prix leur organisation sociale, leur mode de vie, leurs privilèges pour que rien ne change. Ils n'ont rien à nous apprendre et n'ont rien à nous proposer. Nous avons peut-être besoin de cultiver un peu plus d'indulgence les un·es envers les autres mais nous avons aussi besoin de savoir qui nous sommes. Et l'écologie n'est pas l'administration du désastre (2) dans un monde où les dernières prédations s'opèrent avec la dernière violence, c'est une manière de tâtonner pour que la vie sur cette planète reste la plus humaine possible.

(1) Par exemple, en matière de violence, certain·es refusent à tout prix d'attaquer des biens ou des personnes tandis que d'autres y voient un mode d'action super efficace. La coexistence entre les deux est quasiment impossible en manif, vu la répression policière désormais non-ciblée, mais certaines manifestations sont menées de manière non-violente et elles ont l'avantage de réunir des personnes différentes (de tous âges et de toutes conditions physiques), d'interpeller un public différent et, quand elles sont réprimées comme celle d'Extinction Rebellion sur le pont de Sully début juillet à Paris, elles offrent un contre-point intéressant au récit du pouvoir selon lequel il faut réprimer les manifs dans la violence pour venger les vitrines. Même en l'absence de vitrines cassées, la police gaze les personnes qui entendent utiliser leur droit de manifester et nous ne pourrions pas le prouver si toutes les manifs cassaient les vitrines.

(2) René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Encyclopédie des Nuisances, 2008.