La norme fait-elle le privilège ?

toreador.png, août 2020Petite, j'étais ce qu'on appelle un « garçon manqué ». Les cheveux courts, le même regard sévère que mon père (1), un goût exclusif pour les vêtements portés par les garçons et les hommes (et les toréadors), une bande de copains, aucune attirance pour les jeux de filles ou les « il faut souffrir pour être belle » que ressassaient les copines (plus tard j'ai compris que ce mantra maternel servait à rendre supportable le démêlage douloureux de cheveux inutilement longs-pour-être-belle). Je n'ai pas beaucoup changé : j'ai toujours les cheveux courts et j'ai essayé tout l'été de repérer d'autres femmes que moi vêtues de ces (très laids) bermudas ou pantalons 3/4 bardés de poches latérales que les hommes portent parfois parce que c'est pratique. Sans succès.

Je n'ai pas beaucoup changé parce que je trouve ça trop dur, trop injuste, trop idiot de suivre les injonctions des copines à être plus « féminine ». Je choisis mes pantalons au rayon homme parce que je suis sûre d'y trouver ma taille et qu'ils sont un peu plus solides. Je me suis déjà efforcée de m'imaginer copier le style vestimentaire de copines que je trouvais élégantes mais non : ce pantalon n'a pas assez de poches pour mettre un mouchoir, ce gilet est en fibres synthétiques, je ne vais pas mettre trois hauts quand un bien chaud suffit ni découvrir ma gorge alors qu'il fait froid (et que je suis, comme beaucoup de femmes et quelques hommes, frileuse). Au passage : les vêtements féminins sont plus fins, plus fragiles alors qu'en moyenne nous sommes plus sensibles au froid et avons moins de pognon pour en racheter en continu. Ce n'est clairement pas adapté, ça doit être une analogie avec le cliché qui nous veut plus fines et plus fragiles.

J'ai réussi à faire un effort sur les hauts en les prenant cintrés comme une fille, un peu parce que je trouve ça joli, un peu parce que ça gène presque tout le monde quand on me mégenre (on m'appelle monsieur) minimum une fois par semaine, un peu parce que j'ai pris le pli en me sapant pour des entretiens d'embauche. L'entretien d'embauche, c'est le moment où le regard social est dardé avec la plus grande sévérité sur les pauvres candidat·es. C'est là qu'une grande grosse meuf pas féminine comme moi se prend toute sa différence à la gueule. J'ai ainsi passé des années au chômage, malgré les bons conseils des copines d'après lesquelles si je ne mettais pas de rouge à mes lèvres, il me fallait au moins un peu de baume pour les faire briller. Oui, on est beaucoup plus compétente pour le job quand on a les lèvres qui brillent, le saviez-vous ? Alors que grosse, non, c'est une discrimination très commune à l'embauche. Quant à peu féminine ou grande, j'imagine que ça fait craindre trop de répondant… pour une femme, car pour un homme être grand est un atout dans la vie professionnelle. Qu'il s'agisse de trouver un boulot, de ne faire tache nulle part, ni sur le marché matrimonial, ni dans la vie sociale, ça peut être plus confortable, de ressembler plus à une fille. Autour de moi, d'anciennes tomboys ont appris à se saper comme des femmes, d'autres ont les cheveux longs comme un gage de féminité, d'autres encore assument leur apparence… On fait comme on peut.

Ne pas être en adéquation avec ce que doit être une « vraie femme », ça peut être usant, même quand on se fiche d'être mégenré·e. Ça fait partie des prétextes à discrimination auxquels l'école, par exemple, est désormais sensible. À l'heure où nous sommes invité·es à « checker nos privilèges », j'aurais tendance à dire qu'être peu genrée est un fardeau et que les femmes plus conformes ne vivent pas ça, qu'elles sont donc privilégiées par rapport à moi (et à d'autres personnes plus ou moins conformes, jusqu'à ne pas s'identifier du tout au sexe de naissance).

Il m'est arrivé de penser ça. Mais aussi de constater que l'adhésion aux rôles sociaux de sexe est très coûteuse pour les femmes. Titiou Lecoq, dans son livre Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, raconte que rien dans sa vie de garçon manqué ne l'avait préparée à cette sale surprise de devoir gérer presque seule une famille. Et ça doit être la même désillusion pour celles qui se préparaient à devenir des princesses sous les baisers de princes charmants : la vie des femmes qui sont conformes aux attentes qu'on a envers elles (la générosité et la disponibilité, l'hétérosexualité, la maternité) n'est pas un chemin semé de pétales de roses. Ça bouffe de l'énergie, de prendre soin des autres et de mettre ses besoins à soi sous le boisseau, dans les cercles familiaux et sociaux, ça représente du travail gratuit, ça rend plus pauvre et moins satisfaite sexuellement (2), pour ne rien dire des violences conjugales.

Je crois en outre qu'il m'arrive plus souvent que les femmes très genrées d'être considérée comme un être humain par des hommes. J'ai plus d'amis hommes (gays, bis, hétéros) que la moyenne des femmes. On me parle, on m'écoute souvent avec respect, depuis toujours. Bon, il m'est arrivé de me tromper sur mon statut de personne dans les groupes les plus avancés politiquement, mais je pense que ce serait pire si j'étais une vraie fille qui connaît bien sa place. Et dès que je mets un blouson ou un manteau, j'ai un passing masculin qui me fait me sentir plus en sécurité (3). Certes, je vois bien la faible valeur qui m'est accordée, les égards dont je suis privée en n'étant pas « de la bonne meuf » mais, franchement, qui a besoin des égards intéressés de sales mecs qui n'ont d'égards que pour les femmes qu'ils trouvent désirables ?

J'ai beau tourner et retourner cette question dans ma tête, au fil des événements de la vie, en notant que j'ai eu la chance d'échapper à certaines expériences traumatisantes… il me semble douteux que les femmes cissexuelles très genrées soient des privilégiées absolues comparées aux femmes peu genrées, lesbiennes ou bi, masculines, etc. C'est peut-être là toute l'ambiguïté de la soumission, au cœur de la position sociale des femmes. Les différences de traitement entre nous n'ont pas l'évidence et l'homogénéité des différences de traitement entre hommes qui correspondent aux standards masculins et hommes en marge : efféminés, gays, bis, doux, peu sportifs, etc. Parce que c'est bien l'identité masculine qui est centrale et valorisée, la mesure de toute chose, aux dépens de toutes les autres, féminines ou LGBT. Être une femme peu féminine, c'est être hors normes mais se rapprocher du graal du vrai mec alors qu'être un homme peu viril, c'est dégringoler dans la hiérarchie sociale. Il me semble après toutes ces hésitations qu'établir entre classes de femmes une hiérarchie entre oppressions est un exercice dangereux, susceptible de nous occuper très longtemps pour un bénéfice douteux. Pendant que la classe des hommes bien dans les normes continue de jouir à loisir de son statut.

Bonus : « Gulliverte » d'Anne Sylvestre.

(1) Qui à part ça est très gentil. (2) Les lesbiennes sont moins pauvres que les femmes hétéro et ont une vie sexuelle plus riche. Après, chacune fait ce qu'elle veut. (3) Mais c'est peut-être faux car les hommes s'agressent beaucoup entre eux dans l'espace public.

Commentaires

1. Le mardi, 8 septembre, 2020, 13h49 par Julie

à propos du (2) : si tu veux être juste, il faut inverser le constat : "les moins pauvres peuvent se permettre d'être lesbiennes…"

2. Le jeudi, 10 septembre, 2020, 07h43 par Aude

Ah ah ! On ne sait pas trop dans quel ordre ça se passe : si les lesbiennes avaient jusqu'ici moins d'enfants, si elles peuvent mener des carrières sans les entraves que connaissent les femmes hétéro en couple (le travail dont les charge "l'organisation de la famille", aka leur compagnon), si elles s'investissent plus dans leur vie professionnelle, sachant qu'elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes ou une autre femme... Ça m'intéresserait, d'avoir des comparaison entre femmes hétéro célibataires et lesbiennes.

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