L'oligarchie, ça suffit, vive la démocratie, Hervé Kempf
Le Seuil, 2011, 183 pages, 14 euros

Serge Halimi nous avait livré, en 2004 avec Le Grand Bond en arrière, une description minutieuse de ce que le néo-libéralisme faisait à nos sociétés, de ses soubassements idéologiques à ses exploits les plus évidents en matière de déni de démocratie ou d'explosion des inégalités. Il manquait toutefois au tableau la question environnementale, méprisée par cet auteur. Hervé Kempf reprend le flambeau, dans des livres plus accessibles (les 600 pages du rédac'-chef du Monde diplo n'étant toujours pas publiées en poche), en s'attachant à des objets très proches, mais cette fois au prisme de l'écologie. Après avoir stigmatisé le mode de vie des très riches et leur reproduction dans les plus basses classes, après avoir mis en accusation le capitalisme (le message était bien passé, Hugo Chávez brandissant la traduction espagnole de l'ouvrage à Copenhague), le journaliste du Monde s'intéresse à ce qui tous-tend une prédation sans précédent des biens communs mondiaux : l'idée que tout ceci est parfaitement légitime, puisque nous sommes en régime démocratique.

Mais qui oserait parler de respect du bien commun, de démocratie, au récit des méfaits de la classe dirigeante mondiale ? L'ouvrage décrit la destruction qu'elle opère sur les biens publics et les mécanismes de solidarité, à travers sa main-mise sur le pouvoir politique et sur l'opinion publique : financement des campagnes électorales, jeux d'influence, mobilisation de l'élite issue des champs les plus vitaux de la société (économie, politique, média). Les habitué-e-s des conférences-débats et des petits bouquins d'Attac connaissent le tableau. Mais la différence, c'est d'abord que l'écologie donne des éléments pour sortir d'une vision manichéenne. Eux et nous, dominé-e-s, impuissant-e-s... L'auteur mobilise Cornelius Castoriadis, qui propose une explication : « Le système tient parce qu'il réussit à créer l'adhésion des gens à ce qui est ». A travers la consommation et la satisfaction des besoins matériels du plus grand nombre, notamment. Kempf nous offre en sus une appréhension plus vive de la question démocratique, en s'attaquant de front au caractère non-démocratique de nos gouvernements, et en utilisant la notion d'oligarchie (le gouvernement du petit nombre), qu'il préfère finalement à celle de ploutocratie (le pouvoir des riches).

Oligarchie... réalité sociologique ou système politique ? Vivons-nous sous la domination d'une classe socio-économique, ou dans un système politique qui leur fait la part belle ? Hervé Kempf joue (il l'avoue) sur l'ambiguïté entre les deux acceptions du mot. Pour ne jamais vraiment accorder une attention soutenue à la seconde, et c'est là le principal regret que l'on peut exprimer devant son travail. Sur ce qui fait que l'oligarchie tient la société, malgré le pouvoir donné au peuple lors des élections, il nous laisse sur notre faim. La télévision nous abrutit, notre culture démocratique est bien faiblarde au regard de ce qui se fait dans les mouvements écolos radicaux (en ce qui concerne la recherche du consensus, notamment), et la vertu politique disparaît. Certes. Mais pourquoi la chose qu'on appelle « démocratie représentative » nous pousse-t-elle dans les bras de l'oligarchie ? Parce qu'elle est dégradée et qu'il faut la rénover ? La réponse est à chercher ailleurs, dans les ouvrages des politistes qui ont travaillé sur le caractère mixte du gouvernement représentatif, qui contient à la fois des éléments démocratiques et d'autres... aristocratiques, ou élitaires. Tiens, tiens... On attend le quatrième opus !

Pour compléter cette lecture : Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1995 (rééd. Champs Flammarion)