Cher ami proféministe

Tu trouves que les femmes sont des hommes comme les autres et qu’Éric Zemmour ou Alexis Escudero (ça dépend de ton niveau de conscience politique) écrit de la merde, ce que tu ne manques pas de signaler à très haute voix. Tu essaies d’être le gars sympa avec nous autres les meufs et quand parfois tu as un peu de recul sur les questions de genre tu tentes de ne pas tomber dans l’écueil du chevalier blanc, cette figure du mec qui accorde une aide condescendante, parce qu’il est un mec et a les ressources, et jouit de la situation de pouvoir que ça entraîne. Parce que c’est super gratifiant, d’être proféministe. Tu es l’avant-garde politique de notre temps et en plus ça te donne la possibilité de t’épanouir en testant les larmes, la tendresse ou la jupe l’été. Non seulement ça sert à te distinguer de la plèbe viriliste, devant les autres gars et devant les meufs, mais en plus c’est un gros atout dans une démarche de développement personnel. Le proféminisme, comme le militantisme écolo, maximise le plaisir d’un parcours de vie au masculin. Sauf à préférer la Kro à la ch’tite bière bio brassée par les potes.

Les avantages d’une situation de proféministe sur une situation de féministe sont nombreux. D’abord, tu es un homme et tu jouis de privilèges de genre. Si ton petit cœur saigne, tu trouveras de la femelle pour t’épancher sur son sein nourricier ou un psy pour t’expliquer comment tu peux apprendre à mieux t’affirmer. Alors que moi, le psy m’explique plutôt comment je peux apprendre à mieux (te) supporter. Ensuite, ben nous on était un peu obligées de devenir féministes alors que toi tu l’as choisi. Nous c’est les Nimby, toi c’est le militant conscientisé qui explique la vie aux autochtones, lesquels le remercient de leur alliance parce que c’est super classe d’être passé. Note : il y a plein de femmes qui ne sont pas féministes et qui auraient toutes les raisons de l’être.

Mais le plus bel avantage, c’est que tu peux te faire des breaks dans ton militantisme proféministe. Alors que nous, jamais. Le jour où tu as envie de rester au lit ou d’aller faire le marché du samedi avec ta meuf (tu lui cuisineras un bon petit plat dont elle te dira des nouvelles, la malheureuse qui t’a fait de la pauvre bouffe quotidienne toute la semaine), tu zappes la discussion consacrée à la position du mec proféministe, anar et antispéciste à partir des réflexions d’un mec proféministe, anar et antispéciste. C’est con, on parle de toi mais tu n’es pas là, il y a trois fois plus de femmes que d’hommes ce jour-là pour la découverte du bouquin de Léo Thiers-Vidal.

Le jour où tu es énervé, tu peux renverser une de ces figures grâce auxquelles les féministes ont réussi à expliquer le monde. Par exemple : on te fait du mansplaining renversé, c’est aussi inacceptable que le racisme anti-blanc ou la lutte des classes quand c’est les pauvres qui rendent les coups. Horreur, j’ai osé toucher un bouton de la console à la fin de ta projection d’un film sur les violences faites aux femmes, il faut te comprendre, tu te sens inutile qu’on ne t’ait pas encore remercié d’avoir tout fait. Le jour où tu es énervé, parfois le jour où je l’ouvre mais ça doit être une coïncidence, tu as le droit de m’envoyer chier, de te libérer des obligations réciproques que nous avions construites entre nous, en toute égalité. C’est alors que le proféministe se transforme en vieille citrouille : « À proprement parler tu t’auto-exploites », « C’était ton choix » ou « Non mais il faut être autonome, dans la vie ». Soit : « Surprise, en fait c’est chacunE sa gueule, tu savais pas ? C’est ballot, que tu aies été socialisée à me complaire alors que moi j’ai été socialisé à prendre ce qui m’arrange dans nos échanges. Putain, le monde il est trop mal fait. »

Ben le monde, il est fait par toi et pour toi, ça commence à se voir... Et j’en ai marre que la lutte pour le respect de notre intégrité serve à nourrir ta bonne conscience. Alors s’il te plaît, cher ami proféministe, prends conscience que tu marches sur des œufs.

Commentaires

1. Le dimanche, 26 avril, 2015, 12h19 par chester denis

Je vous signale que je me suis permis de recopier cet article sur mon blog, tout en joignant le lien vers votre blog (si ceci ne vous convient pas, faites le moi savoir, merci). Et j'ai ajouté ce commentaire :
A titre personnel, je témoignerai que ma compagne est énervée par mon activité de pro-féminisme. Fondamentalement, pour elle (et je ne le nie pas) ce n’est pas cela qui change l’inégalité dans notre couple. Mes quelques efforts acquis ou confortés par mes lectures sont contrebalancés par le temps consacré comme un « loisir d’homme » à cet engagement (je ne parlerai pas ici de la discussion que nous avons sur ce sujet). Cet article vient donc à point pour approfondir ce thème.

2. Le vendredi, 17 juillet, 2015, 18h54 par butadaie

Bonjour,
Bien aimé ce papier malgré la maladie inhérente au féminisme que l'on retrouve ici. Portrait très fin, hyper réaliste et qui correspond à beaucoup de ce qui m'a été donné de voir. La différence est en effet peu visible entre le lourd et le bien pensant. C'est malheureusement un peu trop contrebalancé par le féminisme victimaire défendu ici. Les faits sont têtus, l'homme n'est pas en guerre contre les femmes...

3. Le vendredi, 17 juillet, 2015, 23h17 par Ben

Salut Aude,

Je suis prêt à être blessé quand ça peut être utile, mais là avec cet article, se faire cracher à la gueule pendant tout un article juste pour me dire que "je marche sur des oeufs", je n'ai pas l'impression que ce soit si utile : un peu comme un marteau-pilon pour écraser une mouche ... Car, voilà : je sais déjà que je marche sur des oeufs. A tel point que je ne me décris plus pro-féministe. A tel point que lorsque des événements féministes comme des sorties de livres ou des projections sont organisées, je n'y vais plus. A tel point que je ne prend jamais la parole en tant que tel sauf pour citer Delphy. A tel point que j'ai relocalisé cette partie de mon militantisme sur mon comportement personnel.
En fait, je ne savais pas comment faire pour participer à cette lutte, puisque je me suis pris un certain nombre (une demi-douzaine) de beignes préventives dans la gueule (du même genre que cet article) par plusieurs féministes, mais quasiment jamais de conseils ou de suggestions sur comment je pourrais faire, et mieux.
OK, c'est vrai, tu donnes un conseil "sois prudent tu marches sur des oeufs". Mais concrètement ça donne quoi ? Ca donne quoi quand je suis avec toi ? Avec une queer ? Avec une matérialiste ? Avec un viriliste ? Ca donne 4 comportements/discours différents, une véritable schizophrénie !
J'avoue ne pas comprendre la stratégie militante des féministes qui envoient ce genre de beignes sans envoyer de "bisous" de temps en temps ou de mode d'emploi car évidemment, ça dissuade les hommes, c'est le but et j'en comprends tout à fait le but politique, mais d'un autre côté ça n'est pas non plus attirant pour un certain nombre de femmes moins politisées qui ne voient pas encore l'homme comme l'ennemi (de classe) et qui ne veulent pas lutter aux côtés de femmes aussi virulentes. C'est-à-dire que ce n'est pas non plus attirant pour ce que je pense être une majorité des femmes et que donc je ne comprends pas comment ça permet de développer la portée du féminisme.

L'échappatoire que je me suis trouvé, et que je soumet ici à ton esprit critique, c'est de me définir désormais comme anti-patriarchat. (Je tiens au "h" puisque littéralement le patriarcat est une domination d'hommes sur les femmes ; l'anti-patriarcat se contenterait donc d'être une forme de féminisme.)
Car là, je suis concerné directement et quotidiennement. Le ou la patriarche, celui ou celle qui sait, qui a l'ancienneté, le prestige, l'habitude de parler, le statut social, la thune, le savoir, qui est blanc.he dans nos sociétés mais qui est l'ancien.ne chez plusieurs peuples. Celui ou celle qui est dominant.e, qui agit de manière viriliste, qui pratique la répression émotionnelle tout pour ellui que sur les autres. Celui ou celle qui capte la parole, impose ses anecdotes à la con, fait des blagues sur les personnes dominées (jeune con, femme objet sexuel, étranger ridicule). La caste unisexe des riches qui impose sa vision du monde basée sur la compétition, la méritocratie, la hiérarchie dans leurs pompes et leurs costumes à 3000 euros etc etc

Accessoirement, j'en profite pour te dire que non, je n'ai pas la possibilité de débrancher mon militantisme quand je le souhaite. Victime d'empathie excessive, je ressens tout comportement patriarchal, que j'en sois victime ou non, et ça m'oppresse. Ca m'oppresse de savoir que de tels comportements existent, ça me rend aigri, ça me rend triste, ça me met en colère, et parfois, certes pas tout le temps, j'en pâtis directement (car bien que dominant en statut, âge, sexe, orientation sexuelle, argent, race, normalité physique, il m'arrive régulièrement d'être confronté à + dominant.e que moi ... + patriarche que moi !). Et puis si je veux exercer mon sens des responsabilités, il est de mon devoir de lutter contre le patriarchat pour que ma fille puisse avoir un environnement de vie dans lequel il n'y ait ni dominant.e ni dominé.e, qu'elle ne soit jamais ni esclave ni maîtresse. Et ça, c'est indébranchable, même si parfois, comme tout le monde, mon militantisme n'est pas efficace ou pertinent. Et ça, je ne suis pas certain que ça mérite de me prendre autant de beignes.

Voilà. A bientôt
Ben

4. Le samedi, 18 juillet, 2015, 10h12 par lezam

Je me demande ou vous voulez en venir. Ce que je comprends c'est qu'il vaut mieux que l'homme reste dans la représentation que vous avez de l'homme ? Et surtout qu'il ne vienne pas essayer de faire quelque chose pour la cause féministe, parce que bon ça semble gêner. Évidemment que l'homme, aussi pro-féministe soit il, reste... un homme dans un monde très pro-homme ! C'est un lieu commun que vous semblez lancer comme un coup de gueule et qui me semble plutôt néfaste. A mon sens l'homme pro féministe, c'est une manière de dire que la personne est sensible a la cause en question, mais évidemment qu'il reste homme, désolé hein. Je pense qu'il yen a déjà assez peu qui cherche a s'investir dans ce genre de lutte, vous ne faites que les décourager voir leur montrer de l'agressivité. Personnellement, je n'en ai rien a faire des féministes et la plupart du temps je trouve que les militants desservent les intérêts de leur propre cause, car il s'agit souvent de "lutter", de "combattre", beaucoup de chose qui appartiennent au champs du conflit... La réalité c'est que la plupart sont trop, et irrealistement, impatient(e)s ! Les choses ne changeront pas avant des générations, parce que le changement recherché implique une modification très significative des moeurs. Accepter cela donne une autre dimension aux objectifs féministes et pose la question du mode d'action. Enfin, même si cela peut vous paraître dingue, je pense que les hommes aussi perdent beaucoup à l'État actuel des relations homme femme. Ce que je veux dire par là c'est que ce n'est pas que Vôtre cause et vous n'avez pas le monopole de la raison.

5. Le samedi, 18 juillet, 2015, 11h35 par psyche398

Bonjour, cet article ressemble à ceux qu'il veut attaquer. Il ressemble à une sorte de nullité car, en effet, comparer une femme qui fait tout dans sa maison à un homme qui ne fait rien est d'une facilité déconcertante même si la première a le droit et le devoir de se plaindre.
Comme de toute façon, la dame évoquée dans l'article n'aime pas son homme, c'est évident à lire l'article, pourquoi reste-t'elle avec lui ?
Mais j'admets la comparaison de l'article pour en créer une autre : après avoir mis bas, la femme a la chance d'avoir mal à la tête pour ne point baiser. Et là, on dit quoi ?
Une prostituée disait comme me disait un copain, il y a tromperie sur la marchandise. La marchandise étant ici l'homme d'un coté et la femme de l'autre et la femme comme l'homme savent très bien ce qu'il faut faire pour garder un homme.
Si on en revient aux tâches empoisonnantes, je reviens à ma question du début.
Je n'ai même pas évoqué la tendresse, sorte de domaine ou d'univers totalement ou presque inconnu.
Salut à vous. P

6. Le lundi, 20 juillet, 2015, 12h18 par Aude

Coucou Ben, et bonjour à tous qui avez écrit des réponses au masculin neutre. Le simple fait de répondre à ce blog est un privilège de genre : les usagers des forums sur le net sont à 80 % des hommes. C'est compliqué de vous le reprocher alors que ce billet s'adresse spécifiquement aux hommes proféministes mais sur tous mes autres billets, qui s'adressent à tout le monde, l'ordre genré est respecté et je souhaite seulement faire apparaître ce privilège ainsi que d'autres.

Quand moi-même je me retrouve dans la situation de privilégiée, parce que je suis blanche, diplômée ou cissexuelle, mon premier réflexe devant les réactions énervées n'est pas de me justifier mais d'écouter et de partir avec tout ça sous le bras. Parfois je glisse un mot empathique (genre : "J'espère avoir compris que dans ta situation c'était pas la fête tous les jours") mais il ne me viendrait pas à l'idée de demander pile la même tranquillité que j'ai moi sur ces sujets et encore moins qu'on me remercie ! (On me remerciera si on veut, dans mon expérience les hommes proféministes ont plein de copines féministes.)

Je suis, hélas, forcée de reconnaître que, la plupart du temps, les discours masculins sur le sexisme manquent du minimum de reconnaissance qui donnerait envie de poursuivre la conversation. Prendre acte du fait que si l'autre écrit des choses aussi dures, ce n'est peut-être pas par caprice mais parce qu'il ou elle en a chié. Sortir un peu de soi et ne pas céder au réflexe de défense/justification (il a fallu qu'un dessinateur représente les hommes sous la forme de crocodiles pour que les lecteurs cessent de s'identifier aux agresseurs mais à leurs victimes ! et je ne sais pas si ça marche).

J'ai dit un jour à un collaborateur que j'avais l'impression de le servir. Il m'a expliqué que non, il ne se faisait pas servir par des femmes, et il a précisé tous les contextes dans lesquels il était irréprochable. J'ai dû m'excuser d'avoir l'impression d'être sa bonne ! A sa place, ma première réaction aurait été de demander des excuses et de m'enquérir de ce qui dans mon comportement avait pu donner cette impression super problématique entre personnes aspirant à l'égalité entre elles deux. Pour, je ne sais pas, y faire quelque chose. Aussi convaincu de son proféminisme que ce collaborateur ait été, il a (malgré lui, j'espère) lutté pour ne pas m'entendre et conserver son privilège dans notre relation. C'est à ça que me font penser la plupart des réponses à mes propos critiques des hommes proféministes.

Être un homme, c'est avoir l'autorisation d'être autocentré. Être proféministe, c'est tenter de ne plus l'être... Je vous invite donc à relire ce billet sans prendre a priori parti pour les hommes dont je dénonce les travers. Sauf le type qui n'est pas venu à la discussion sur Léo Thiers-Vidal, qui n'est justement pas venu et qui est un archétype inspiré d'observations sur la répartition genrée de la cuisine dans les ménages, ils existent, les expressions entre guillemets sont d'eux. Si vous vous identifiez à eux plutôt qu'à moi ou aux meufs qui écrivent des trucs méchants dans ce genre, on ne va pas y arriver... Pensez à une situation dans votre vie où vous êtes subalterne ou pas pris en considération.

7. Le lundi, 20 juillet, 2015, 13h23 par Azteca

A vrai dire, si la première réaction à cet article peut être le déni ou la colère (force est de reconnaître que la première réaction de pas mal de gens, et d'ailleurs probablement beaucoup plus les hommes que les femmes, quand on leur fait remarquer qu'ils merdent, c'est à peu près ca: essayez de dire à un conducteur lambda qu'il conduit comme un chauffard, vous allez voir) mais on peut dépasser la réaction épidermique et se poser des questions, au moins. Si tout ce que ca demande au départ, c'est de ravaler ses certitudes et se remettre un peu en cause, c'est pas cher payé au regard du chemin à parcourir pour arriver à l'égalité entre les sexes.

Je pense qu'on à tous été témoin de ce genre de situations, (personne en situation de privilège donnant des leçons aux autres, ou le confort d'être à la fois celui qui bénéficie du système en place tout en pouvant le critiquer tranquille sans que ca ne coute rien, avec des bénéfices symboliques à la clé: être le mec cool, engagé, progressiste etc...) donc le constat au moins est difficilement ...contestable.

Ca ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire et rester confis dans son siège chauffant, mais que bon, effectivement, on peut commencer par éviter de reproduire exactement ce qu'on prétend contester (personne n'a dit que c'était facile, mais bon, faut relativiser hein).

Ca me fait penser à ces patrons qui sont trop des supers potes des employé-es et trop trop concernés par leur life, mais à la 1ère vrai revendication, on voit les dents du loup qui scintillent derechef.

Sinon, certains commentaires sont gratinés.

8. Le lundi, 20 juillet, 2015, 14h46 par Manu

Très "intéressant" comme discours, cela permet de comprendre les dichotomies qui s'opèrent dans le champ du féminisme, entre le féminisme qui se construit sur l'opposition et qui donc doit faire vivre sans cesse une opposition pour exister (quitte à utiliser les mêmes armes discursives que ceux qu'il prétend combattre...) et le féminisme envisagé comme une construction progressiste rationnelle et humaniste. Vous vous classez bien évidemment dans la première catégorie. Je ne vois pas d'autre manière d'intellectualiser un minimum le texte qui semble écrit par un enfant en colère...
La prochaine fois que vous n'avez rien à dire, écrivez à vos potes.
Le pire dans tout ça c'est qu'il est donné à voir sur Rezo.net qui nous habitue pourtant a une bien meilleure qualité d'écriture. Dommage...

9. Le lundi, 20 juillet, 2015, 16h30 par Aude

Merci Azteca !

Manu, si le coup de gueule ou le pamphlet vous semblent des formes d'écriture complètement inappropriées, je vous invite à lire le reste de mon blog en commençant par ici.

10. Le lundi, 20 juillet, 2015, 16h32 par Aude

Sur le féminisme qui devrait être un humanisme (et arrêter de nous casser spécifiquement les burnes), un billet intéressant.

11. Le lundi, 20 juillet, 2015, 18h43 par Greg

Merci Aude.

Je me suis posé une question qui traverse les commentaires, à la fin du post. C'est-à-dire "ok, mais quoi ?" Et j'ai ressenti quelque chose de la réaction de Ben. Néanmoins, je me suis abstenu de répondre dans la mesure où je me méfie de ce genre de réaction. En prenant un peu de recul, je trouve ça un peu chié de réagir en termes de "ok mais moi c'est pas comme ça", ou "bon d'accord mais qu'est-ce que tu proposes". Les choses sont plus compliquées : je ne suis pas sûr que le féminisme soit toujours en mesure de dire aux hommes motivés ce qu'ils doivent faire. Je ne vois d'ailleurs pas pourquoi cet objectif serait évident et souhaitable sans discussion. De mon point de vue, "mec proféministe", c'est bien sûr évident, et c'est bien pour ça qu'il faut le questionner.

Je trouve tout à fait compréhensible qu'un mouvement se réaffirme par sa composition. C'est peut-être frustrant pour un mec, pour un mec "proféministe" par ailleurs, mais c'est comme ça.

Bref, parti d'un sentiment où j'aurais pu écrire tout un commentaire comme le tien, Ben, je me suis vite mis à distance. Si je suis capable de le faire, c'est bien parce qu'il y a des piqûres systématiques de rappel de ce type.

Par contre, je ne partage pas du tout cette idée qu'en tant que mec, on puisse être victime constamment de l'oppression créé par ce qui nous atterre. Vraiment, je pense qu'il y a, en défendant cette position, un danger de tendance à l'inattention. Car elle masque deux processus importants révélés par la force théorique que de nombreux féminismes ont su produire.

1. Cela masque d'emblée l'idée des privilèges. La question féministe est aussi une question structurelle. C'est fondamental. En considérant le "patriarcat" comme un simple comportement discriminant dans l'interaction, on nie cette dimension. Je gagne plus qu'une femme à même fonction. Je suis interpellé dans le recrutement des conseils d'administration, où je retrouve peu de femmes. Je ne me sens pas oppressé quand on me propose cette place, et je pense qu'on peut difficilement parler d'oppression sur la question des revenus. Donc non, je ne suis pas tout le temps oppressé, malgré ma propre empathie excessive. Le problème, c'est que l'empathie se déclare sur des choses qui sont visibles.

2. Cela masque également que je suis moi-même oppresseur. Je veux dire, j'ai beau avoir lu Elsa Dorlin, avoir lu Thiers-Vidal, avoir travaillé bell hooks ou apprécié Delphy, j'ai encore des comportements qui reproduisent les structures. Ma copine est sans doute le premier miroir de ces actions. Bien sûr ce n'est pas tout le temps, mais il y a des routines qui sont tellement ancrées qu'elles peuvent ressortir à tel ou tel moment. Il faut produire une attention constante et quasi-surhumaine pour s'en rendre compte. Et c'est là que je ne suis pas d'accord avec l'idée d'une empathie excessive qui m'opprimerait autant. Il m'arrive de relâcher mon attention et à reproduire cette oppression. A m'en rendre compte 3 jours après. Les femmes, elles, sont ramenées à cette oppression par des expériences qui les concernent directement. Une insulte dans la rue, une proposition au bureau, une remarque informelle entre deux cours. Ou tout simplement un constat biographique.

Un autre exemple : si je fais partie d'un haut conseil d'administration, qu'un jeu de séduction s'engage avec une collaboratrice, et que parce que dans ce jeu elle finit par se distancier, en toute légitimité, il y a de fortes chances que pour que je fasse tout pour l'éviter. Ce n'est pas de la discriminaation crasse, de "je veux plus la voir cette salope", mais plutôt du registre de la protection personnelle : je protège mon quotidien, mes émotions, en évitant le contact. Résultat, elle n'intégrera pas mes cercles. J'aimerais généraliser cet exemple. Le jeu de séduction est asymétrique à la base, et la distance mise par cette collaboratrice, de son fait ou de mon fait, l'écartera des lieux décisionnels. Simplement parce que, structurellement, c'est moi qui en fait partie. Parce que ces lieux sont composés à 90% d'hommes. Je pourrais très bien ne pas m'en rendre compte, sur le moment.

Ce post a su produire déjà ce partage de réflexions. Les réactions que j'y ai lues m'ont fait réagir, avant même que je me décide à commenter. Certes, il ne propose pas grand chose d'autre que "marchez sur des oeufs". Ce n'est pas un problème. Ca ne devrait pas être un problème. Bien sur j'aimerais qu'on me dise ce que je dois faire. Mais les choses ne sont pas si simples, et il n'y a pas là à blâmer nos interlocutrices. Merci Aude, je ne le prends pas pour moi et je tiens bonne note de tes remarques.

12. Le mercredi, 22 juillet, 2015, 14h21 par Clement

On pourrait résumer ce billet ainsi : On ne peut défendre une cause à laquelle on n'est pas naturellement rattachés.
Vous êtes un homme, vous ne pouvez pas être féministe, c'est réservé aux femmes, car vous serez toujours un dominant, ou au mieux, un dominant qui essaie d'être sympa avec les dominées mais qui reste quand même un dominant.
Bien, dans ce cas, pourquoi ne pas transposer ce schéma sur toutes les luttes qui voient s'affronter dominant et dominé?
Non, non, tu ne peux pas être communiste, car tu n'es pas un prolo, donc tu es un dominant.
Non, tu ne peux pas être antiraciste, car tu es blanc, donc tu es un dominant.

Et nous revoilà pris dans le jeu dangereux de l'essentialisation, des suspicions à l'égard de qui rejoint une cause qui ne peut être naturellement la sienne, parce qu'il n'a pas le sexe/genre/couleur/niveau de vie/métier/origine sociale/origine géographique/croyance/style de vie adéquat. Et au final que cela donne-t-il? Ce genre de billets, où l'on prend du plaisir à taper sur qui est sensible à la cause défendue parce qu'il/elle a été essentialisée préalablement selon des critères et catégories subjectives que, au passage, l'on dit combattre ailleurs, comme ne pouvant de facto pas adhérer légitimement à cette cause.

Naturalisation / esssentialisation / Légitimité

D'un côté il y a les vrai-e-s militant-e-s, de l'autre il y a les traitres en puissance, les illégitimes, les arrivistes, les pose-ur-euse-s.

Or, que nous apprend l'Histoire des luttes, des conflits, au sein d'une société, entre dominant-e-s et dominé-e-s?
Et jamais une lutte n'est couronnée de succès si ce-ux-lles s'évertuent à refuser tout soutien, tout front commun, avec ce-ux-lles qu'ils jugent comme extérieur-e-s à la cause en question.

13. Le jeudi, 23 juillet, 2015, 10h12 par Aude

Si les sans-papiers ne pouvaient s'organiser qu'en compagnie de la classe moyenne blanche militante qui fournit l'essentiel de leurs soutiens, le biais apparaîtrait d'emblée : la lutte serait de fait encadrée par des personnes qui n'ont aucune raison de se rendre compte jour après jour de ce que représente le fait de vivre sans papiers, mais qui apportent un fort capital social et symbolique. Mais si leur avis est précieux, il n'a pas à dominer, il lui faut donc de temps en temps s'effacer. La non-mixité s'assoit sur les mêmes ressorts.

http://blog.ecologie-politique.eu/post/Pourquoi-avons-nous-besoin-d-espaces-non-mixtes

Essentialiste, subjectif... C'est des qualificatifs que je récuse : il s'agit d'une position dans la hiérarchie sociale. On peut la récuser ou l'assumer, s'y complaire ou non, cela n'y change rien : être homme (dans le regard des autres) offre des privilèges et que fait-on dans cette situation (à part gueuler contre les féministes qui alertent de sa difficulté) ?

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