Toronto, Ontario, huit heures du soir. Dans le hall surdimensionné de la gare centrale (il y a longtemps que le rail ne fait plus partie des moyens de transport les plus communs en Amérique du nord), je me prépare à l'enregistrement de mes bagages, que je retrouverai à Vancouver, Colombie britannique, trois jours et demie plus tard sur un mini-tapis roulant. Un peu comme dans l'avion, sans la folie sécuritaire, je prends avec moi un petit sac avec mon nécessaire de voyage. De quoi me changer deux, trois, quatre jours ? Une serviette de toilette ? J'hésite un peu, n'ayant aucune idée des conditions de vie à bord. Même chose pour l'hygiène que pour la nourriture : dois-je me préparer des snacks ? Pendre des réserves d'eau potable pour quatre jours ? Beaucoup des précautions que j'ai prises se sont révélées inutiles : la vie à bord, c'est un long fleuve tranquille et des conditions de confort extraordinaires. Comme à l'hôtel, on me prête une petite serviette de toilette et je prends ma douche quand je veux, de préférence sur des tronçons un peu tranquilles. Je peux également profiter de nombreux arrêts du train. Voir ici pour les photos de l'aménagement du train, des cabines pour un⋅e (grand luxe !) ou deux, des couchettes pour un⋅e (en longueur, assez spacieuses et closes par un rideau qui suffit pour se sentir à l'aise, deux superposées, celle du haut moins chère mais sans vue) et même du wagon-restaurant.

La ligne de 4500 km, à entretenir dans des conditions climatiques pas faciles (les rails sont chauffés l'hiver pour éviter le gel) n'est pas doublée et les trains s'y croisent grâce à des voies de garage où l'un reste à attendre tandis que l'autre se lance depuis des kilomètres. C'est toujours le train de voyageurs/ses qui cède la priorité au fret, et l'on peut attendre vingt, trente minutes. Ces attentes, quelques arrêts (3-4 h à Winnipeg, Manitoba ; 2 h à Jasper, Alberta) et une vitesse qui reste très modeste nous font voyager en à peine plus de 50  km/h. C'est d'après mon expérience la même moyenne qu'un train polonais... et c'est beaucoup plus confortable. Trois repas sont servis chaque jour à bord et le wagon-restaurant ne désemplit pas. Pas moins de trois services sont nécessaires pour faire manger tout le monde, chacun durant une heure (on est vite servi) : cela fait neuf heures de service, étalé sur onze heures. Le personnel est sollicité sur un rythme épuisant et tient la moitié environ du parcours avant de descendre à Winnipeg, où se trouve la plus grande communauté francophone à l'ouest du Québec. Ça n'est pas une coïncidence, car c'est souvent dans cette communauté (sise à Saint Boniface, de l'autre côté de la rivière rouge) que sont recruté-e-s nos accompagnateurs/rices, qui doivent être bilingues pour satisfaire aux standards canadiens.

La voiture-restaurant

Les repas sont de très bonne qualité, avec même un peu de choix, et je n'aurai plus l'occasion avant des mois de retrouver en Amérique du nord une serviette en tissu dans un restaurant. Nous sommes placé⋅e⋅s par le personnel pour remplir au mieux l'espace et c'est l'occasion de rencontrer l'un après l'autre chacun des couples vieillissants de la petite bourgeoisie aisée qui fait le voyage et raconte en quelque mot son histoire : à la retraite/ont pris des jours de congé, illes vont/sont allé⋅e⋅s visiter leur fille/leur fils sur la côte Est/Ouest et font/feront l'aller ou le retour en avion. Lequel trajet en avion n'est pas beaucoup moins cher mais même les retraité⋅e⋅s n'ont pas que ça à faire.

Une perte de temps, le train ?

Kris De Decker rappelle ici que dans un train de nuit le temps passé à dormir ramène le temps de transport perçu à 3-4 h, ce qui fait passer plus rapidement qu'à grande vitesse un voyage international. Alors que les trains de nuit disparaissent et rendent plus compliqués que jamais des voyages continentaux sans passer par la catastrophe écologique que constitue l'avion, il fait bon le rappeler : prendre un train de nuit, c'est la meilleure façon de voyager, ça fait arriver dès le matin en ville sans se lever aux aurores, ça fait souvent économiser une nuit d'hôtel aux voyageurs/ses et c'est plus écologique qu'un TGV. A 40 ou 50 euros le Paris-Berlin ou le Paris-Venise pris cinq ou six semaines à l'avance, c'est l'Europe centrale qui s'offre à vous, la Pologne et la Tchéquie, l'ex-Yougoslavie et la Grèce. Sans avion. Un train de nuit qui est supprimé, comme c'est le cas en ce moment de Paris vers l'Italie, et c'est le monopole de l'avion qui en sort renforcé : jamais des conditions aussi faciles ne seront réunies à des prix aussi accessibles, et surtout pas avec les TGV. De quel progrès parle-t-on, si dans les années 1970 nous pouvions accéder à un réseau de trains à basse vitesse plus étendu, moins cher et pas beaucoup moins rapide ?

Il n'empêche que le Toronto-Vancouver, c'est aussi trois journées à faire passer... Dans mon sac, trois livres qui seront eux aussi à peu près inutiles. J'arrive certes à finir Paradis sous terre et à écrire sur mon ordinateur (merci l'absence de wifi !) une recension qui finira dans le n°4 de L'An 02, mais la contemplation des paysages et la vie sociale à bord suffisent à ma distraction. Là encore nous sommes chouchouté⋅e⋅s, puisque la même personne qui s'occupe de nous placer et d'arranger nos couchettes est en charge d'activités comme des quizz sur les régions que nous traversons (les Canadien⋅ne⋅s gagnent toujours, mais de peu), des dégustations diverses, un grand film du soir que je serais toujours trop occupée pour aller voir. Les voitures sont toutes dédiées à des usages différents : le wagon-lit, le wagon-restaurant, la voiture panoramique qu'on installe pour traverser les Rocheuses, et la voiture d'activités où l'on redécouvre les joies du puzzle.

Northern Ontario

Quant aux paysages, c'est d'abord l'Ontario du nord, avec ses bois de bouleaux, ses sapins et ses lacs (le bouclier canadien est une structure géologique percée de mille trous et l'on dit souvent que c'est en kayak qu'il se parcours le mieux). Aux premières heures du premier jour, je me sens comme Jeremiah Johnson, Robert Redford dans un film de Sidney Pollack. Mais confortablement assise au chaud devant un plantureux petit-déjeuner canadien. Le deuxième jour viennent les plaines si redoutées : le même paysage à perte de vue, des champs après les moissons, quelques mines immondes (voir Paradis sous terre) mais le tout sous un ciel gris sublime qui me permet enfin de comprendre ce qu'est un big sky comme dans le western de Howard Hawks. Et le dernier jour les Rocheuses, qui sont un régal pour les yeux... et l'endroit où se passe en vrai Jeremiah Johnson, c'est moi qui tenais à l'associer avec les bouleaux du bouclier canadien. Bref, visiter l'Amérique du nord sans une petite culture western serait dommage. Avec, c'est un plaisir immense et c'est déçue que le temps soit si vite passé que j'arrive à Vancouver en même temps que les premières pluies.

Big Sky sur le Manitoba

On le sait bien, que le temps n'est pas réductible à sa durée objective, et que tout dépend de sa qualité. Or, à nous faire voyager toujours plus vite, on nous fait voyager toujours plus mal. Prendre le temps du voyage (certes 84 h c'est un peu extrême, mais parlons de pendre 3, 5 ou 7 h ici ou là), c'est aussi se donner la possibilité de souffler un peu, de se retrouver avec soi-même, de penser à d'autres choses que la liste des courses ou la prochaine réunion, de lire bien mieux qu'à la maison, de faire prendre à nos vies un peu d'épaisseur alors même que nous en arrêtons un temps le cours. La douceur d'un trajet qui se déroule sur des rails est le confort le plus indépassable et le plus jouissif que nous ait apporté au XIXe siècle la société industrielle. Je n'ai pas encore vu mieux.

Rockies

Dernière note au sujet des tarifs pratiqués par Via Rail sur ce trajet : ayant pris mon billet deux semaines à l'avance, je paye 615 dollars, soit presque 500 euros, pour faire 4500 km environ. C'est cher, même si c'est subventionné par le gouvernement canadien. C'est peut-être le plus gros achat qu'il m'ait été donné de faire ces dernières années, mais ça inclut quatre nuits et huit repas pris dehors, et ça vaut le même prix que onze allers-retours Bordeaux-Agen (136 km) sans la carte Izy Aquitaine...