À la chute du dictateur Suharto en 1998, les élites du nouveau pouvoir sont plus corrompues que jamais. Les employé-es de la compagnie forestière d'État qui opère à Java Est, Perhutani, organisent en 2000, pour leur propre compte et avec l'aide d'officiers de l'armée, une opération de déforestation illégale qui laisse presque la moitié des montagnes de Wonosalam à nu. Quatre ans plus tard, le district connaît des effondrements de terrain et des inondations qui emportent êtres humains et bétail. L'environnement est fortement dégradé, la sécheresse menace. Les 124 sources sont taries ou coulent à flot réduit et les conflits autour de l'accès à l'eau sont nombreux dans les neuf villages du district. Perhutani continue à exploiter les pentes des montagnes, plantant teck et pin, des essences à haut rendement mais gourmandes en eau. Malgré les contrôles du ministère, la compagnie forestière est en terrain conquis à Wonosalam. C'est dans ce contexte que les biologistes de l'association Ecoton proposent aux habitant-es d'inventer un autre modèle de développement. Les redevances versées par Perhutani sont maigres et la compagnie exige d'être rétribuée quand les habitant-es plantent leurs récoltes dans des sous-bois ou des parcelles inoccupées. Wonosalam n'a rien à perdre et tout à gagner en s'opposant aux forestiers et en réclamant à la compagnie l'usage des terres.

Depuis 2010, grâce notamment à des financements extérieurs à la communauté villageoise, les opérations de plantation d'arbres vont bon train, principalement d'essences fruitières dont les récoltes pourront augmenter le revenu des villageois-es. Wagisan, un homme d'une cinquantaine d'années, s'occupe d'une pépinière. Sous serre comme autour de sa maison, des centaines de pousses grandissent dans des pots avant de pouvoir être replantés : caféiers, girofliers, durians, mangoustans, noyers des Moluques, bananiers, ce sont des arbres et des palmiers de diverses essences qui mettront cinq à quinze ans pour pousser dans cet écosystème tropical. Pour mener ce projet de réhabilitation, les écolièr-es de la madrasah Faser, une école privée qu'il dirige, reçoivent l'aide d'une école catholique en aval de la rivière dont les élèves viennent participer à des chantiers. Ce matin, une sortie est organisée avec les élèves aux « sept fontaines », mBeji, dans le village de Panglungan. Aujourd'hui « laboratoire de la forêt », c'est aussi un lieu sacré depuis les temps où l'on pratiquait à Java un culte hindou-bouddhiste. Les habitant-es musulman-es continuent à laisser des offrandes dans une clairière au milieu de 8,5 hectares de forêt préservée. Une écolière explique : « On vient ici parfois pour remercier Dieu. Ce sont probablement les singes qui mangent nos offrandes ! » Perhutani n'a pas osé déforester mBeji et les élèves identifient dans ce lieu préservé 38 essences d'arbres dont se nourrit la faune locale.

Beaucoup d'enfants et d'adolescent-es participent aux efforts de la communauté pour réhabiliter l'écosystème du district. Ils et elles sont nombreuses à s'être engagées comme « détective des eaux », detektiv air en indonésien. Le lendemain, un samedi matin, nous les attendons au fond d'une vallée, dans la cabane construite par les bénévoles d'Ecoton. Les nuits y sont fraîches et un petit feu fume pour réchauffer ceux et celles qui ont campé sur place. Quatre élèves d'un lycée professionnel viennent pour une séance de biomonitoring (observation et recueil de données) avec Riska. Il s'agit de prélever des échantillons dans la rivière et d'inventorier les espèces d'insectes que l'on y trouve. Après des prélèvements dans un ruisseau très agité, les adolescent-es mettent les insectes dans des bacs à glaçons et tentent d'identifier chaque espèce. L'exercice n'est pas facile et propice aux erreurs. Malgré le livret qui montre un spécimen de chaque espèce, certains insectes se ressemblent trop pour pouvoir être identifiés sans l'aide de Riska. L'identification de l'insecte offre alors une information puisque dans le livret chaque espèce est associée à un environnement. Certaines espèces apprécient une eau polluée, d'autres ne vivent que dans des eaux pures. Capturer des espèces très sensibles permet alors de constater à moindres frais que la qualité de l'eau est bonne. C'est la méthode d'Ecoton pour à la fois intéresser les plus jeunes à l'état de l'environnement et produire des connaissances à moindre coût, un facteur important dans un pays pauvre comme l'Indonésie. « Avant, explique Amir, les gens trouvaient la biologie compliquée, pas pour eux. Ici on arrive à produire avec des jeunes des observations très satisfaisantes. »

Amir se souvient de sa rencontre avec les habitant-es : « C'est nous qui sommes venus les voir parce que nous souhaitions travailler à la préservation de la rivière jusqu'en amont. » Ils ont alors cherché ensemble des manières de se passer des redevances de Perhutani et de valoriser un environnement géré de manière durable. Outre les productions agricoles, leur objectif est de faire venir des visiteurs pour un tourisme orienté vers la nature. Amir rappelle que l'un des premiers visiteurs occidentaux de passage à Wonosalam n'était autre qu'Alfred Russell Wallace, le naturaliste anglais auteur au milieu en 1869 de L'Archipel malais, une somme sur la faune et la flore de ce qui est maintenant l'Indonésie et la Malaisie. Au regard des merveilles que décrivait Wallace, le milieu naturel du district apparaît aujourd'hui fortement dégradé mais Amir compte bien intéresser les amateurs d'oiseaux grâce à la présence du calao rhinocéros, un oiseau majestueux très présent à Bornéo mais rare à Java. Les villageois-es ont construit un poste d'observation qui donne sur la montagne Arjuna et son piémont. Il est inauguré sans cérémonie lors d'une après-midi passée à scruter le paysage. Jumelles et téléobjectifs passent de main en main, deux militants écologistes nous ont rejoints. Au bout de quelques heures, un calao se montre enfin, de l'autre côté de la vallée. Une expédition le lendemain matin permet de l'identifier, il est d'une autre espèce moins emblématique et plus commune. Amir explique l'enjeu : « Si nous arrivons à montrer que Wonosalam est l'habitat du calao rhinocéros, nous aurons un argument de poids pour faire reconnaître l'intérêt écologique du district. » Les habitant-es et Ecoton ont déjà fait imprimer des t-shirts qui promeuvent le calao local. Quelques semaines plus tard, Amir annonce la nouvelle : il a réuni assez de preuves de la présence du calao rhinocéros à Wonosalam pour le faire officiellement répertorier. Le conflit avec Perhutani n'est pas réglé pour autant, la compagnie réclame toujours des droits sur les terres. Mais si celles-ci acquièrent le statut de réserve naturelle, les efforts des villageois-es seront couronnés de succès et leur forêt pourra retrouver sa splendeur.

Des biologistes engagé-es

Les membres d'Ecoton le répètent souvent : « Il faut sortir de classe et aller voir sur le terrain, pour toucher et ressentir. » Ils ont ainsi délaissé peu à peu leurs études de biologie, au début des années 1990, pour étudier la mangrove, une forêt côtière aux environs de Surabaya à Java Est. Ayant identifié que les pollutions dont souffrait la mangrove venaient de l'amont, les biologistes ont reporté leurs efforts sur la rivière Surabaya. Aujourd'hui ils sont également présent-es à Wonosalam, les hautes terres où la rivière prend sa source. Dans une grande maison sur les bords de la rivière, les quatre biologistes, Prigi, Daru, Andreas et Amir, reçoivent tantôt des classes pour les initier à l'écologie, tantôt des ONG ou des habitant-es concerné-es par des problèmes de pollution des eaux. Ils ont été rejoint-es par Riska, 32 ans, elle aussi biologiste et qui s'intéresse aux inquiétantes mutations génétiques des poissons de la rivière. « Mes camarades d'études, regrette-t-elle, sont parti-es travailler dans la banque. Notre savoir se perd. » À Ecoton, ce savoir est plus utile que jamais. Entre deux sessions avec des lycéen-nes sur les rives de la Surabaya, Riska prépare des analyses biologiques ou rédige un rapport pour une ONG environnementale. L'action d'Ecoton a valu à Prigi de recevoir en 2011 le prix Goldman pour l'environnement des mains de Barack Obama. Avec ce prix, ses collègues retournent à l'université faire valoir leurs recherches de terrain dans des doctorats.