Les auteurs (aucun point de vue féminin n'est apparemment convoqué) du livre de Désobéissances libertaires regrettent la caricature que fait Gelderloos de la non-violence. Celui-ci confond pacifisme et non-violence (du moins dans la traduction française), qui sont deux notions différentes, et présente la non-violence comme une stratégie réformiste, blanche et masculine. Entrent dans ce cadre-là les petites démonstrations d'existence d'activistes peu radicaux, négociées en amont ou sur place avec la police (on se souvient du « Nous ne sommes pas dangereux ! » d'un fameux entrepreneur en mobilisation croqué par l'émission « Strip-tease » en 2008 au sommet de l'Otan à Strasbourg). Mais la non-violence, c'est toute un répertoire d'actions directes qui comprennent le boycott, le sabotage, lesquels sont illégaux et constituent des atteintes aux biens et aux intérêts économiques. (Il me semble que les « violences » en manifestation rentrent dans ce cadre-là puisqu'elles sont dirigées vers des cibles matérielles, distributeurs de billets, vitrines cassées ou publicités taguées, et que les cannettes jetées contre la police sont symboliques.)

Derrière les oublis douteux et les erreurs factuelles qu'ils pointent chez Gelderloos, les auteurs avancent quelques arguments intéressants. Pour eux, même si la violence de l'État et celle des groupes révolutionnaires n'ont pas de commune mesure, celle des derniers est un aveu de faiblesse. Justifier la violence du peuple par celles de l'État, ce serait se laisser dicter son mode d'action par celui-ci, qu'on singerait – avec des résultats plus incertains, ajouté-je, puisque le fossé ne cesse de se creuser entre l'équipement des un·es et des autres. De plus, la violence est pour eux un fait par essence autoritaire : j'exerce avec la violence un pouvoir (de faire mal, d'obliger autrui à plier) et quand bien même celui-ci serait hors de l'ordinaire, limité et justifié, il reste inacceptable. Les luttes de libération dont se réclament les défenseurs de la violence comme Gelderloos ont banalisé une autre violence, celle contre le peuple. Les classes dominantes des pays libérés ont exercé leur coercition sur le peuples dans les années et les décennies suivant leur victoire militaire et c'est là un échec que Gelderloos ne prend pas en considération. Les régimes issus de luttes violentes ont-ils été essentiellement plus violents que les autres ? Et si oui, pourquoi ? Quant à savoir qu'est-ce qui a fait pencher la balance dans la décolonisation, entre victoires militaires, opinion des pays colonisateurs et stratégies globales… on peut épiloguer longtemps. Dans le livre de Désobéissances libertaires il est par exemple question d'une victoire militaire de l'Indonésie indépendante sur les Pays-Bas alors que ce dernier a abandonné sa colonie sous la menace des USA de ne pas l'inclure au plan Marshall…

On a parfois l'impression d'assister à un jeu un peu stérile d'utilisation d'exemples qui fait douter de tous les arguments échangés, car le livre de Désobéissances libertaires, qui reproche à Gelderloos ses omissions, est silencieux sur ce que font les zapatistes au Chiapas, à savoir menacer de lutte armée l'État tout en pratiquant l'anarchisme. Leurs références n'en restent pas moins intéressantes, notamment dans le texte de N.O. Fear

Celui-ci réhabilite les figures de Gandhi et de Martin Luther King, menacées par la sanctification. On y apprend que Subhas Chandra Bose, l'alternative violente à Gandhi, a fait des alliances avec l'Allemagne nazie et le Japon impérialiste pour monter son armée de libération. Pendant ce temps, Gandhi lève de grandes masses pour des actions non-violentes, les plus efficaces étant le boycott de l'industrie textile britannique et, en véritable anarchiste, il refuse de prendre le pouvoir qu'il cède à Nehru. (La vie privée de Gandhi est par ailleurs assez crasseuse, notamment en matière de relations avec les femmes et les filles, comme celle de plein d'anarchistes.) Loin de reprendre le cliché selon lequel le mouvement afro-américain était divisé entre militant·es non-violent·es et violent·es, N.O. Fear montre également qu'il s'agit là de périodes et qu'elles ne sont pas étanches, des personnes passant d'une stratégie à l'autre et y retournant parfois. La première période, celle à laquelle a participé M.L. King, a apporté beaucoup plus de changements positifs dans la vie des Noir·es aux USA. Réformisme de la non-violence ? Pour le coup, c'est cette critique qui est mal venue quand elle vient de militant·es blanc·hes qui n'ont pas idée de l'indignité que représentait le fait de devoir s'asseoir à l'arrière du bus ou d'être privé·es du droit (par ailleurs douteux) de voter. Des Black Panthers, souvent loués pour la complicité établie avec la population, l'auteur rappelle qu'elles ont amélioré la vie matérielle des communautés et que c'est cet aspect qui leur a valu leur popularité, par leur stratégie violente. Et ce ne sont pas à proprement parler des camarades, plus stalinien·nes qu'anarchistes.

Le livre se ferme sur deux textes étonnants écrits par des membres non-violents du cortège de tête. Ils et elles justifient leur position par le fait que les cortèges syndicaux sont tristes à mourir (la musique enregistrée et le mégaphone qui remplacent les slogans des foules sont en effet dissuasifs) et assument très bien que les manifestant·es violent·es se fondent dans leur masse, comme des guérilleros dans une forêt. Ce n'est qu'une position faute de mieux, regrettent-ils et elles, parce qu'en l'absence d'un mouvement radical non-violent en France, il ne leur reste plus qu'à « articuler [leur] non-violence avec la violence d'autres au sein du cortège de tête », pensant que cela contribue à rendre visible et condamnable la violence de l'État. C'est une belle abnégation mais l'objectif me semble un peu stérile : on est dans un monde où les familles des vitrines sont mieux considérées que les familles des victimes de LBD, ou des bris de vitres (d'enseignes franchisées et dûment assurées) sont devenus le summum de la violence, et où ces récits de violence-politique-inacceptable-qui-justifie-les-violences-policières-lesquelles-d'ailleurs-n'existent-pas des classes dominantes restent assez convaincants aux yeux de classes moyennes et populaires amorphes ou résignées.

Il me semble que la question de l'avant-garde éclairée n'est pas abordée, alors qu'elle est essentielle quand il est question d'autoritarisme des pratiques. Au fond, et pour abandonner un temps l'examen idéologique de la question, n'y a-t-il pas un gouffre entre une violence qui serait l'explosion d'un peuple en révolte ou un geste de défense indispensable et une stratégie de faire advenir l'insurrection dans un pays qui n'y est pas (encore) prêt ? Aujourd'hui en France il est évident que la coupe n'est pas tout à fait pleine : le ras-le-bol n'est pas si partagé que ça et il s'exprime souvent dans des termes fascisants et racistes, sous la forme d'une haine de l'autre (femme, LGBT, smicard·e, cas soc'). Il ne s'agit pas de classes dominantes qui ont intérêt au statu quo et dont on peut faire le deuil, mais de classes moyennes ou populaires qui ont du mal à politiser leur malaise sous des formes toujours émancipatrices. Thinkerview fait plus de vues que les sites mutu, pour le dire vite. Qui décide pour elle que l'insurrection est venue ? Les camarades anarchistes imposent leur mode d'action en manif (façon tu l'aimes ou tu la quittes), les débats sur ce sujet sont assez pauvres (plus souvent l'occasion de déverser son mépris sur les personnes comme moi qui ne sont pas d'accord) mais tout va bien ?

On espère que le débat va continuer parce qu'il est vital pour sortir d'une situation présente assez pourrie où les pensées émancipatrices n'ont pas la place qu'elles méritent.