Ça tient à une série de caractéristiques de ce genre de boulot, plus ou moins bénévole et plus ou moins créatif-intellectuel. Leurs qualités sont très ambiguës et critiquables. Ça commence par la rémunération : bénévolat ou argent de poche, ces activités ne payent guère, elles ne sont pas faites pour ça. Être pauvre, c'est super drôle, si j'en crois tous les gens qui se sont extasiés sur le fait que je vive de minima sociaux, mais même avec un filet de sécurité qui permet de manger, la question du logement complique tout. Il faut avoir de bons garants, tomber sur des colocs conciliant·es et l’être aussi ou bien éviter les villes à la vie sociale intéressante mais aux loyers élevés (1). C'est un détail mais avoir un peu de sous permet aussi de s’investir dans l’avenir avec plus de confiance que quand on galère en-dessous du Smic.

Bénévoles ou payés de manière symbolique, ces emplois qui n'en sont pas sont aussi à temps partiel (de 10 % à 60 % pour les engagements les plus prenants) ou en CDD, des missions de quelques mois, pour un bouclage ou la rédaction d’un bouquin. Il faut les multiplier pour s’assurer de ne jamais se retrouver sans rien à faire. Nous sommes très inégales devant cette perspective, certain·es adorent (ou adoreraient) prendre le temps de vivre et apprécient les longues journées sans une contrainte, qui laissent le temps de lire ou de discuter avec des ami·es qui partagent ce rythme. Pour d’autres dont je suis, un minimum de divertissement pascalien est nécessaire pour ne pas tomber dans la dépression, qui est due tout autant à l’ennui qu’à l’image de soi qu’on peut retirer de son improductivité. Pas seulement parce qu’on n’a pas « déconstruit » des valeurs bourgeoises mais parce que finir une grosse vaisselle, sortir une fournée de pain ou achever un article donnent une satisfaction particulière que n’apporte pas du binge watching de séries télé, aussi passionnantes soient-elles. Trouver de quoi s’occuper en toute autonomie demande de sacrées compétences sociales et humaines, que tout le monde n’a pas (et que je n'ai pas assez).

C’est bien simple, plus ces jobs sont prenants, intéressants et gratifiants, plus il faut de qualités pour y accéder : être une personne super sociable, avoir des compétences valorisées. Si vous contribuez peu ou mal, si on ne vous entend pas en réunion ou si vous ne donnez pas envie aux gens de passer du temps avec vous, vous risquez de rester très seul·e, avec le droit de regarder s’activer les personnes qui ont tous ces talents. Ça m’est souvent arrivé, de ne pas trouver ma place ou de voir des gens ne pas réussir à trouver la leur. Même s’il y a plein de personnes attentives et des animatrices capables de répartir les tâches avec un peu de volontarisme et de générosité, ces milieux ne sont pas les plus inclusifs au monde. À vrai dire, ils sont très durs et exclusifs – mais chut, il ne faut pas le dire. Un emploi classique est plus difficile à obtenir que le droit de venir en réu dans un collectif ouvert mais une fois en emploi il est souvent plus facile d’y trouver sa place sans devoir soi-même l’inventer.

Je ne suis pas aveugle à la pénibilité de l'emploi dans ce pays, j'ai essuyé nombre de plaintes dans mon entourage (les dentistes qui ont mal au dos, les maîtres de conf pas encore professeurs des universités à 40 ans, snif), plus sérieusement j'ai remarqué les salarié·es d'asso lessivé·es par le mélange des genres entre engagement et emploi et je n'ai pas manqué les mauvaises nouvelles sur le front de l'emploi, l'acharnement des dirigeants français à faire baisser la rémunération de l'emploi de 80 % de la population pour mieux positionner la start-up sur le marché mondial de l'esclave. Mais ce n'est pas une raison pour abandonner toute exigence dans ce domaine et s'extasier inconsidérément sur les formes de travail autonomes. Car celles-ci ont aussi des défauts structurels et elles aussi peuvent broyer leur bonhomme – ou leur bonne femme.

Même si en emploi le cadre est vite trop rigide (les journées de huit heures et les semaines de cinq jours sont bien trop longues et la contrainte pénible – d’autant plus forte sur les boulots les moins bien payés), celui des activités menées de manière autonome est décidément trop souple. J’ai aussi préféré le 7e étage pour la qualité de la relation avec les gens, pour la force de l’implication entre nous – qui tenait bien à la contrainte. Au départ, entre collègues, on ne se choisit pas vraiment et on ne se quitte pas forcément ami·es. Aujourd’hui je ne revois plus un·e seul·e de mes ancien·nes collègues – pas seulement parce qu’ils et elles se sentent inconfortables devant une personne exclue, qui est retournée au chômage de longue durée, mais aussi parce que nous avions peu en partage. Et pourtant, c’est une relation précieuse. Je ne voyais pas aussi souvent les camarades avec qui j’ai travaillé bénévolement, avec lesquels nous étions engagé·es dans des œuvres plus excitantes et passions ensemble des moments intenses mais plus rares, trop rares. Si j’avais vécu seule et que j’avais mis ma tête dans le four, mes collègues se seraient inquiété·es dès le premier jour alors qu’il aurait fallu au moins une semaine aux camarades pour se rendre compte que je ne répondais plus et une semaine de plus pour trouver ça inquiétant. Certes il est important d’avoir des amitiés très fortes qui ne sont pas forcément aussi suivies. Mais il me semble aussi vital de pouvoir s’impliquer au quotidien avec des gens.

La liberté dans nos relations nous permet de nous dégager quand cela nous convient, à notre convenance. Certes, laisser les camarades en plan n’est pas très correct mais dans mon expérience le manque de fiabilité ne commence à se payer socialement que s’il prend des proportions très élevées. Sinon, il est insensible dans les nombreux facteurs qui donnent envie de travailler avec telle ou tel. Les procédures de recrutement existent, elles tiennent le plus souvent à la cooptation sur des bases affinitaires et peu claires, plus rarement à l’examen de la capacité des gens à faire le job. Et même cet examen-là est soumis, autant que les entretiens d’embauche me semble-t-il, à l’appréciation du savoir-être qui va bien. Sauf que ce recrutement-là se poursuit à chaque engagement, il faut en continu donner envie aux autres de travailler avec soi sous peine de se retrouver à l’écart. Il y a de belles âmes dans le milieu, des gens qui vous appellent quand ça ne va pas au lieu de se détourner de vous, qui prennent le temps de vous encourager quand vous vous démotivez. Mais cette qualité de relation doit plus souvent à l’amitié qu’à des raisons structurelles (comme : on s’est engagé alors on le fait et on s’épaule pour le faire) et dépendre des qualités humaines des unes et des autres reste insécurisant. Arriver à faire son chemin dans ces milieux-là demande de sacrées qualités humaines ou professionnelles, c’est beaucoup plus dur que de s’insérer tranquillement dans un organigramme formel.

La plupart d'entre nous travaille à côté ou a un 7e étage sous le coude. Mais il en reste qui sont vraiment au chômage ou exclu·es et pour qui cet engagement représente le plus gros de la vie sociale, qui n'arriveront jamais à faire reconnaître leur métier (forcément, avec les touristes descendu·es du 7e qui font baisser les exigences) et dont le CV, aussi riche soit-il, fera toujours doucement rigoler. Ils et elles sont à la merci d'un merdage collectif, d'une baisse d'attractivité de leur personne, de la pauvreté qui les fait fuir un jour vers une campagne bon marché, d'une impossibilité à tenir le coup sur le long terme dans un environnement si insécurisant. Ou d'une bonne dépression comme on en vit après quelques années dans cette poubelle qu'est le chômage.

(1) À la recherche des villes intéressantes aux loyers encore abordables, nous devenons la première de vague de la gentrification comme à Marseille ou Saint-Étienne.