Très pragmatiquement, l'urbanité, des vies très occupées, la capacité à se mouvoir loin facilement, sans compter les réseaux virtuels, nous offrent la possibilité de naviguer dans un trop-plein de relations sociales comme sur un marché saturé d'offre où l'acheteur serait roi. Et dans les esprits la contrainte est désormais un gros mot, les obligations ne sont comprises que dans leur aspect négatif. Ces nouveaux moralistes que sont les auteur-e-s de développement personnel assument ce qui ressemble (de loin, hein) à un individualisme féroce : si je pense d'abord à moi et à mon plaisir, le bonheur ressenti par ma petite personne ruissellera naturellement sur mon entourage, un peu comme la richesse ruisselle sur les pauvres dans les sociétés qui refusent la solidarité économique. Qu'il est bon de prendre toujours le meilleur du monde social – le meilleur de ce qu'on a les moyens d'en prendre. Qu'en tirons-nous ? Un max de plaisir ?

Au contraire, il semble qu'ajuster les autres à son désir ait un corollaire : les autres font de même. C'est le paradoxe que notait Denis Diderot dans ses écrits moraux : en satisfaisant mes désirs sans souci pour le monde qui m'environne, je me fais plaisir, je trouve du bonheur à court terme… tout en construisant un monde social peu propice à mon bonheur à moyen terme (1). Flânant entre les relations, en prenant le meilleur et en refusant le pire, nous acceptons également que d'autres se fassent des itinéraires où sommes tantôt des havres et tantôt des écueils à éviter. Soit quelque chose qui ressemble plus à un moyen qu'à une fin. Ainsi au plaisir d'une relation partagée peut succéder sans peine une confidence (peut-être plus appropriée à une séance de coaching qu'à une relation amicale) sur le fait qu'en ce moment vous ne faites pas partie du régime dont l'ami-e pense avoir la nécessité. C'est là que le plaisir d'ajuster les autres à ses besoins pose les bases d'un désarroi général : ne plus pouvoir compter sur les relations construites mais dépendre des envies qu'on suscite – ou pas, ou plus. Le sociologue allemand Hartmut Rosa l'exprime sans ambages. « Nous savons tous que nous pouvons perdre notre "compétitivité" dans la lutte pour les liens sociaux : si nous ne nous montrons pas assez gentils et intéressants, distrayants et beaux, nos amis et même les membres de notre famille en arriveront vite à ne plus nous appeler » (2). Aïe.

Comment vivre dans ce monde où une légère perte d'équilibre peut finir par vous entraîner dans le vide ? Qu'une difficulté vous prive d'une partie de vos atouts sur le marché des relations et, à moins de supporter l'épreuve avec un optimisme béton, les difficultés peuvent succéder aux abandons et les abandons aux difficultés. Il doit y avoir un juste milieu entre bouffer la merde de son entourage et en changer sur le moindre caprice. Le refus quasi-mécanique d'apprécier ce que la contrainte et l'obligation nous offrent en échange (à savoir : faire partie d'une communauté qui offre des liens stables et une solidarité inconditionnelle) ne nous aidera pas à construire un monde décent. Les militant-e-s que je fréquente, dont certains se font moralistes dans leurs ouvrages, ne sont à cet égard ni meilleur-e-s ni pires que les autres, y compris franchement libéraux. C'est un problème, parce que c'est là que se situe le principal défi que nous avons à relever collectivement pour vivre dignement. La bouffe bio et l'auto-construction peuvent bien attendre.

(1) Diderot, devant cette aporie, a laissé tomber. Et moi aussi. « Le jugement moral dans les contes de Denis Diderot », mémoire de maîtrise, université de Bordeaux 3, 1997.

(2) Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, traduction Thomas Chaumont, La Découverte, 2012.