Timika, ce sont des destins de fiction qui se croisent, s'affrontent ou composent autour de faits quant à eux bien réels, un attentat (vraisemblablement bidonné par l'armée indonésienne) contre des expatrié·es occidentaux et l'assassinat de Kelly Kwalik, leader militaire papou. Dans le roman foisonnant de Nicolas Rouillé, chacun·e a ses raisons, les combattants de l'Organisasi Papua Merdeka (organisation pour l'indépendance de la Papouasie) et leurs familles, les colons javanais qui finissent par avoir partie liée avec l'armée, les expatrié·es anglophones au service de l'exploitant états-unien de la mine, Freeport. Le romancier accorde à chacun·e de se faire entendre dans un récit à plusieurs voix. Sutrisno est venu de Java pour échapper à la pauvreté mais peine à gagner sa vie en vendant du riz au poulet dans un échoppe de rue. Rose, étudiante papoue exilée en Australie, ne sait pas si elle doit rentrer pour contribuer à sa communauté ou profiter de son refuge. Johny fait l'orpailleur dans les déchets de la mine et le désespoir de sa mère, l'argent lui file entre les doigts au lieu de maintenir sa famille à flot. Rudy le lieutenant javanais, fidèle serviteur de l'armée indonésienne, a vécu l'enfer en Papouasie. Nicole touche un salaire d'enseignante expatriée qu'elle dépense le plus loin possible, à Bali ou en Australie. Alfons ne supporte pas de voir l'OPM condamnée à l'impuissance, faute d'armes, et se voit déjà en leader d'une guérilla plus menaçante que jamais. Dewi est une waria (ou ladyboy) admirée et exploitée par le proprio de cabaret Bambang, probablement la seule vraie raclure du livre, un Javanais qui est de tous les mauvais coups et s'enrichit dans le sillage de l'armée indonésienne. Freeport, la compagnie états-unienne qui gère la mine de Grasberg, reste quant à elle dans l'ombre.

À elle seule, elle fait l'économie de la région, met à son service l'armée indonésienne pour faire régner un ordre injuste, distribue une petite rente aux communautés papoues pendant qu'elle détruit irrémédiablement leur environnement. C'est leur situation dans l'économie de Freeport, autant que leur personnalité, qui meut les personnages jusqu'à, pour certains d'entre eux, la mort. Certain·es subissent, d'autres profitent, d'autres encore vivotent. Cette économie, on la retrouve d'un bout à l'autre du monde : des compagnies fouillent le sol, coupent les forêts, déversent des produits toxiques pour trier des tonnes de métaux négociables sur un marché mondial, qui feront la prospérité de leurs actionnaires et la malédiction des populations qui vivent sur ces terres. États-Unis, Ouzbekistan, Guyane… le bilan est d'autant plus néfaste que les populations locales sont fragiles et le pays dépendant des largesses de Freeport ou Barrick Gold.

Ici à Timika, le fléau de l'extractivisme se double de la mort annoncée d'un peuple, méprisé, colonisé, réprimé, privé de ses moyens de subsistance, assassiné en masse, devenu minoritaire sur ses propres terres suite à la colonisation organisée de millions de Javanais·es. Nicolas Rouillé offre ici un roman généreux et richement documenté qui permet de découvrir le sort de ce peuple dont le mode de vie aussi bien que l'existence sont aujourd'hui menacées.

La mine de Grasberg, dans les hautes terres papoues.



Lire également : « Vers la disparition des peuples papous en Indonésie ? », février 2010 et « En Papouasie, la grève oubliée des mineurs », octobre 2011 par Philippe Pataud Célérier.