Officiellement, Ricky n'est employé que par lui-même. L'organisation de son travail lui échappe pourtant complètement et il n'est pas en liberté de travailler moins en cas de coup dur ou d'obligation familiale. Son épouse Abby elle aussi est contrainte aux longues journées, surtout depuis qu'ils ont vendu son outil de travail à elle pour acheter son outil de travail à lui… Ken Loach met en scène un couple ordinaire, gentiment pauvre, qui joue le jeu mais n'y arrive pas. Elle fait des soins à domicile, il livre des colis. Care et logistique, une répartition de l'emploi très classique pour des classes populaires hyper-mobiles, qui passent désormais une grande partie de leur temps en mobilité d'un engagement à l'autre. Les longues amplitudes de leurs emplois respectifs, leur noyade sous les obligations de leurs jobs mal payés et sous pression font à eux seuls l'objet de l'histoire… toujours sombre, avec quelques instants de répit parfois, comme cette visite à une ouvrière combative, dont les grèves sont aujourd'hui les meilleurs souvenirs. Ou ces rares repas pris en famille avec leurs deux gosses qu'ils voient à peine et que leur mère éduque au téléphone.

L'enjeu aujourd'hui – et les petits victoires s'accumulent – c'est de faire requalifier en emploi ces « auto-entreprises » qui tiennent à un rapport de subordination aussi dur que le salariat mais sans ses avantages : respect du code du travail, salaire socialisé (chômage, sécu, retraite), congés payés, etc. Cette dimension sociale commence à se faire connaître, notamment depuis les mouvements de protestation des livreurs à vélo. Il en reste une autre, qui tient moins aux conditions de travail et de rémunération des petites mains de la logistique qu'à l'écologie de ce secteur. Je profite de ce film pour en parler un peu.

En France, cela fait longtemps que l'acheminement de colis n'est plus un monopole de la Poste et que quelques entreprises se partagent un marché qui est désormais en plein boom. À mesure que la vente en ligne se massifie, les camionnettes se multiplient dans les villes pour livrer ces petits colis. Aujourd'hui on considère que sur la somme des véhicules en ville, 20 % sont occupés à faire des livraisons, qu'ils occupent 30 % de la voirie et émettent 30 % des gaz à effet de serre. C'est un chiffre qui concerne aussi les livraisons pour les magasins et les véhicules de la Poste, des activités logistiques indispensables. Alors que les livraisons aux particuliers, en pleine croissance, répondent à des besoins discutables, sont inefficaces (la camionnette de Ricky est surdimensionnée) et reposent sur deux ressources bradées : le pétrole et le travail prolétaire. Les emplois sont occupés par des hommes de classes populaires mais les client·es qui achètent en deux clics sont n'importe qui – y compris les classes aisées de centre-ville qui réclament les rues pour des usages plus sympathiques (vélo et transports doux).

À New York, les livraisons aux particuliers font exploser la ville, comme nous l'apprend cet excellent reportage dont j'attends avec impatience l'équivalent français. D'abord le goût des citadin·es pour l'achat en ligne pose des problèmes de logistique dans les halls d'immeubles, conçus pour stocker les lettres des habitant·es, pas leurs courses. Le stationnement des camions (« j'en ai pour deux minutes ») pose en outre des problèmes de sécurité déjà difficiles à tolérer quand il y en a peu, puisqu'un véhicule sur un trottoir représente déjà un danger pour les piéton·es et les cyclistes. Leur circulation, enfin, est un non-sens écologique, à l'heure où on a fini par se rendre compte que les transports terrestres étaient responsables d'une partie importante de nos émissions de gaz à effet de serre. Certes nos vies en ville ont une matérialité et il faut bien que des camions de livraison approvisionnent nos magasins. Mais ces livraisons-là sont mieux régulées, dans l'espace et dans le temps : les rues piétonnes ne s'ouvrent aux camions que le matin, des espaces de livraison sont réservés pour les supermarchés. Devant l'explosion du secteur, l'organisation du transport de biens de consommation a sérieusement régressé en matière d'efficacité. La Poste, qui centralise encore un nombre important de ces petits colis, réussit à faire livrer sur son dernier kilomètre à vélo ou à pied, par des personnes qui ont (encore) une meilleure qualité d'emploi, avec des tournées hyper-efficaces. L'une des pistes pour sortir du cauchemar est a minima de réorganiser ce dernier kilomètre en le concentrant sur un acteur aux méthodes éprouvées, suivez mon regard…

Mais ce n'est pas encore au programme et c'est une régression, sociale et écologique, qui semble acceptable tellement elle nous simplifie la vie. Moi qui suggère toujours lourdement à mon entourage de faire vivre les libraires en les fréquentant en vrai plutôt qu'en commandant sur Internet, j'ai craqué et fini par acheter en ligne une tablette. C'est si pratique comparé au temps perdu à aller dans un magasin d'électronique. Bon, je suis encore capable de consacrer du temps ça et je l'ai fait pour mes deux précédentes tablettes mais j'ai dû constater que dans les rayons ne figuraient plus que de rares modèles, tous des dernières sorties haut de gamme. Une tablette meilleur marché, plus ancienne, voire reconditionnée n'a pas sa place dans les rayons et après plusieurs visites j'ai dû me faire à l'idée de commander en ligne. Là encore, c'est pratique, il faut juste renseigner ses données sur un site, payer par carte bleue et l'objet est livré en deux jours. Les délais sont l'une des clefs du succès de la vente en ligne, même si en allant au magasin on achète l'objet en question en deux heures. Mais deux jours, c'est dans l'idéal… j'ai galéré pendant deux mois (coucou Darty !) pour avoir seulement le droit de renvoyer à mes frais une tablette qui ne s'allume pas. Est-ce si pratique, de perdre la main sur un geste qui auparavant ne nous semblait pas être un enfer sur terre : aller dans un magasin et y retourner si l'objet qu'on a acheté ne marche pas ?

Ces habitudes de consommation si « pratiques » mais qu'il faut nous imposer à coups de rayons peu garnis ne le sont qu'à condition de profiter de la dégradation d'un paquet de biens communs : les rues et les trottoirs des villes livrées à des camions de livraison aux trois quarts vides, l'exploitation sordide des travailleurs du secteur (lesquels finissent par pisser dans des bouteilles et à s'endormir au volant, comme Ricky). C'est pratique mais est-ce dans ce monde que nous souhaitons vivre ?