Le chômage de masse et la prolifération d'emplois beaucoup moins utiles, voire toxiques aussi bien pour ceux et celles qui les exercent que pour le monde autour, nous persuadent que nos sociétés sont arrivées à une étape de « fin du travail » auquel le revenu garanti nous permettrait de nous adapter. Il s'agirait ainsi de tirer le meilleur parti d'une tendance très peu écologique, assise sur la division mondiale du travail et la circulation de marchandises qui en découle ainsi que sur les gains de productivité.

Les « mécaniques abrégeant l'ouvrage » (2), il devient possible avec l'essor du machinisme au XIXe siècle de produire plus avec moins de labeur. Le monde qui s'annonce, pour les socialistes utopistes, est un monde d'abondance matérielle et de libération des travaux les plus pénibles… à condition de ne pas laisser les classes dominantes maîtresses de la répartition des profits ainsi réalisés. Si la course à la productivité a commencé bien avant, la notion s'impose après la Seconde Guerre mondiale. Les impératifs de la reconstruction puis les sirènes de la société de consommation en font une question centrale. Les méthodes américaines permettent de produire plus en moins de temps et avec moins de ressources ? Cadres et ingénieurs partent aux USA découvrir ces méthodes pour les adapter à l'Europe en pestant contre nos dix ans de retard (3).

Les gains de productivité ne s’acquièrent pas dans la bonne humeur, ils sont le résultat d’une situation d’exploitation qui pousse à la performance au mépris des nécessités humaines, celles du corps comme celles de la sociabilité au travail. De l'organisation scientifique du travail de Frederick Taylor au lean management d’aujourd’hui, le « dégraissage » par les ingénieurs des procédés de production déshumanise les travailleurs. L’automatisation n'est pas de reste, des premières machines aux robots puis aux logiciels. Elle a fait baisser la part de l'agriculture et de l’industrie chez les actifs/ves pour s'attaquer ensuite aux services. Guichets électronique, vente en ligne, informatisation des administrations nous permettent désormais de faire l’économie de personnes devenues surnuméraires. Bientôt des tâches plus prestigieuses seront concernées : enseignement, journalisme (on assiste à la publication des premiers articles écrits par des machines). Cela ne nous pose-t-il pas d’autres questions que celles de la répartition des richesses ?

C’est dans l’idée que les gains de productivité étaient comme la météo, une donnée naturelle incontournable, que s’est engagé le débat sur les retraites en 2003 (4). C’est dans la même idée que s’engage le débat sur le revenu garanti. La fin du travail, loin d'être une utopie écologiste, repose entre autres joyeusetés sur des machines gourmandes en métaux, terres rares, eau et énergie, et sur l'exploitation de pays vers lesquels nous délocalisons notre industrie et désormais nos services. Le monde contre lequel on peste, avec son élevage concentrationnaire, son agriculture productiviste, le soin aux enfants et aux personnes vulnérables qui y devient inhumain, les sweatshops et les call centers en Asie… c’est un monde qui nous libère, bon gré mal gré, du travail.

La possibilité, offerte par le revenu garanti, de déserter le travail rémunéré pour mener des vies plus sobres peut-elle à elle seule constituer un projet politique écologiste ? Cela rappelle quelques interrogations sur les vertus, pas seulement morales mais également politiques, de la simplicité volontaire. Cultiver son potager ou s'investir dans des activités non-rentables quoique socialement utiles interroge les formes problématiques qu'a prises le travail dans notre société. Mais si 90 % des personnes interrogées sur ce que serait leur vie avec un revenu garanti souhaitent garder leur boulot, n'est-ce pas au cœur du système de production plutôt que sur ses marges qu'il faut concevoir une société plus sobre ?

Décarboner notre économie, soit vivre dans des sociétés plus écologiques, passe par la relocalisation de la production et l’intensification en travail humain. Une plantation de cultures d'exportation nécessite par exemple une à deux UTH (unité de travail humain) pour 50 ha, tandis qu'une famille peut vivre d'un hectare en agriculture vivrière. Au Sud comme ici, dans de nombreux domaines, nous avons le choix entre des modes de production écologiques et intensifs en main d’œuvre et d'autres très productifs mais au coût environnemental élevé. Repenser à la baisse nos besoins, ce que nous produisons, avec quels procédés techniques et dans quelle structure sociale, comme nous y engagent André Gorz et d'autres penseurs écologistes, ne peut se faire que dans une société où l'on produit ce que l'on consomme. Cela implique que l'on y reconsidère le travail et le partage des richesses avec plus d'exigence qu'en créant, à côté des formes actuelles de l'économie et sans les remettre fondamentalement en cause, une mesure qui a pour principal mérite de permettre des défections individuelles.

(1) « Perdre sa vie à la gagner », Chiche ! jeunes écologistes alternatifs solidaires, 2003.
(2) Victor Considerant cité dans François Jarrige, Technocritiques, La Découverte, 2014.
(3) Régis Boulat, « Jean Fourastié, apôtre de la productivité : dire et administrer le progrès » dans Une autre histoire des « Trente Glorieuses », La Découverte, 2013.
(4) On produira autant ou plus avec moins de monde, grâce à ces gains la diminution de la population active n’est donc pas un problème qui doive être résolu par l’allongement de la durée de cotisation. On trouvera une critique de ce présupposé et de ses conséquences pour la pensée de gauche productiviste dans Le Cauchemar de don Quichotte, Julien Mattern et Matthieu Amiech (2004), La Lenteur, 2013.