Un homme qui emprunte par mégarde l’identité d’une collègue pour répondre en ligne à des client·es et se heurte à une hostilité dont il n’a jamais fait l’expérience et dont il découvre qu’elle est le lot quotidien d’une femme dans le métier. Une femme qui exprime des plaintes et qu’il s’agit de rassurer parce qu’elle doit parler sous le coup de l’émotion, la pauvrette, pas proposer un diagnostic d’une situation problématique. Un homme qui refuse d’entendre le « non, je ne suis pas ta chose » d’une femme et la force parce qu’« elles disent non mais elles pensent oui »… Du plus anodin au plus grave, réduire une femme au silence et outrepasser sa volonté constituent une agression sexiste.

Certes, il arrive à tout le monde de s’emporter dans une discussion, de vouloir à tout prix avoir le dernier mot, et je ne suis d’ailleurs pas la dernière à ce jeu. Mais ce qui tient au genre, à la manière dont on enseigne différemment la vie aux filles et aux garçons, c’est que, si les hommes ont une grande variété d’attitudes, les femmes partent presque toutes avec le même handicap. Qu’est-ce donc qui fait qu’une écrivaine a pour première réaction d’admettre la possibilité qu’un livre important sur le même sujet que le sien ait été publié sans qu’elle l’ait su ? Que l’éditrice d’un paquet de journaux politiques, en français ou en anglais, photocopiés ou imprimés en quadri, s’interdise de penser qu’elle sait aussi bien que ce doctorant qui sort pour la première fois de l’école ce que doit être un édito ? C’est le doute… la possibilité qu’éventuellement une information nous ait échappé, l’angoisse de la ramener en disant une bêtise. Solnit raconte comment, des années après la première mésaventure, elle va chercher sur Internet, suite à une malheureuse rencontre avec un interlocuteur trop assertif, la confirmation d’un fait dont elle a déjà rendu compte dans un ouvrage d’histoire très proprement documenté. Simplement parce que son interlocuteur avait l’air très assuré, d’une confiance en soi agressive. Tous les hommes n’agressent pas ainsi les femmes mais presque toutes les femmes se remettent en cause dans le cas d’une telle controverse. Même quand elles ont été validées dans leur métier ou leurs connaissances, le doute et l’angoisse sont toujours là.

Tirer profit de cette insécurité, de cette manière dont les femmes sont « dressées pour le doute ou l’auto-limitation », voilà qui est bien sale, quand bien même on n’aurait pas tenté très consciemment de les faire taire. Tirer profit de cette situation, c’est contribuer activement à cette entreprise d’aliénation des femmes aux hommes. Et aller jusqu’à refuser leur récit de ces situations, ce n’est vraiment « que du sale », comme celui qui remet en cause la parole d’une femme après une telle séance de réduction au silence en lui affirmant qu’il et elle n’ont « pas assisté à la même scène »… et pour cause, il est courant qu’agresseur et agressée aient un point de vue divergeant sur les mêmes événements.

Cher ami proféministe, toi qui m’as expliqué quelle place faire aux hommes dans le mouvement des femmes, comme si ton intérêt particulier (être au centre du monde même là) coïncidait avec une vérité universelle, et cela de manière agressive, condescendante ou manipulatrice, n’as-tu pas l’impression de faire partie du problème ? Certainement pas et « je ne laisserai pas s’exprimer des propos androphobes ! »

C’est comme cela que vous nous intimidez, que vous allez jusqu’à tenter de nous priver de la compréhension de ce qui nous arrive. « Ah non, pas ça ! » me dit ce néo-militant anarchiste quand j’émets l’hypothèse que des hommes sont en train de mettre à la poubelle un texte écrit par des femmes et que ce n’est pas une coïncidence malencontreuse avec nos constats communs selon lesquels les femmes subissent ce genre de traitement dans la société. Mais pas chez nous, pense-t-il, alors si je la ramène avec ça c’est sûrement, me flagellé-je intérieurement en l’entendant, pour faire passer en toute mauvaise foi mon intérêt personnel (que ce que nous avons écrit ne parte pas à la poubelle et que notre approche soit incluse au moins en partie dans la version finale) pour une cause féministe. Les femmes ont des scrupules que beaucoup d’hommes devraient s'entraîner à avoir aussi.

L’article de Rebecca Solnit a donné lieu à une belle réception. Enfin, elle mettait des mots sur ce dont nous faisons l’expérience trop régulièrement. Des lectrices en ont eu l’idée d’un mot-valise pour nommer cette réalité, mansplaining, qui pour une fois marche au moins aussi bien en français : mecsplication. (Solnit prend la peine de préciser en postface que cette invention verbale n’est pas d’elle.) Et depuis nous ne cessons de rire – un peu jaune – de ces hommes qui partent du principe que nous sommes mal-comprenantes ou hystériques ou « de parti pris » (ça oui, comme tout le monde). Voilà un bel outil qui nous permet de mettre des mots sur ces violences… mais on peut également mettre des chiffres. Compte double : un homme mecsplique à une femme qui sait mieux que lui. Compte triple : il lui explique ce que le féminisme est ou devrait être. Si savoir, c’est se mettre en mesure d’agir, alors les mecspliqueurs de tous ordres peuvent s’attendre à voir leur présomption plus facilement dévoilée, ridiculisée et combattue. J’aimerais finir comme Solnit et dire à ces sales types : « Mec, si jamais tu lis ces lignes, sache que tu es un furoncle sur le visage de l’humanité. »

NB : Men Explain Things to Me est un recueil d’essais féministe dont je ne commente ici que le premier. Le tout est en cours de traduction en français, parution prévue l’an prochain.

NB encore : Rien à voir mais… j’ai participé à la création d’une revue qui parle de tout, avec des contributions venues d’un peu partout, mais majoritairement de femmes. Et, fait extraordinaire pour un canard politique, les femmes sont également majoritaires dans la rédaction. À vrai dire, nous nous sommes même privées de toute présence masculine et, pour une fois, ça fait du bien.

À Cochonou blond et Cochounou brun, les deux héros d'un très bel exemple de mecsplication, et à leurs complices.

(1) Lire à ce sujet l’étude de Corinne Monnet sur la participation inégale des hommes et des femmes au « travail de conversation ».