Ce « manuel » est centré sur l’expérience de femmes politiques ayant exercé des responsabilités dans les institutions ou les partis. Il se compose de courts chapitres qui abordent des questions concrètes : la voix des femmes politiques, leur apparence physique et vestimentaire, leurs obligations familiales... toutes ces caractéristiques qui peuvent toujours être reprochées aux femmes et dont les hommes, atomes désincarnés, sont heureusement dépourvus. Le chapitre qui rend compte de l’expérience la plus spécifique au monde politique me semble être celui sur « l’art du toucher » qui met en scène l’homme politique touchant les têtes des enfants ou le cul des vaches et enlaçant ses alliés dans de viriles accolades. Quid des femmes politiques ? Si la bise (dont je parlais ici l’an dernier) pose problème dans de nombreux milieux en tant que c’est un contact anodin mais intime, souvent non désiré mais quasi obligatoire, la question se pose différemment pour les femmes politiques, qui pour ne pas avoir de désavantage trop flagrant sur leurs concurrents doivent elles aussi engager leur corps… tout en refusant qu’il soit sexualisé comme c’est vite le cas dans un contexte mixte et hétéro.

Hors ce point spécifique, il me semble que les obstacles qui se dressent devant les femmes désireuses de s’accomplir (qu’il s’agisse de réussir ou de simplement cesser de s’excuser d’exister) sont à peu de choses près les mêmes dans beaucoup de contextes. Cette obligation à rester sur un chemin tellement étroit qu’il n’existe pas et les reproches sur le hors-pistes sont un refrain bien connu. Tenter de s’y plier ne sert à rien : ces injonctions ne sont pas faites également aux hommes, elles ne sont là que pour conforter un privilège masculin et barrer les chemins de l’égalité.

L’auteure mène de front le dévoilement des stratégies masculines pour rabaisser les femmes autour d’eux et garder le pouvoir et des encouragements à ses lectrices qui donnent parfois au livre, « manuel de survie » ou recueil de « conseils de grand-mère », des airs d’ouvrage de développement personnel : être soi-même, prendre confiance… Mais l’articulation, vite esquissée, entre problématiques individuelles et collectives est plus intéressante que ça. Il est impossible de parler de relations de pouvoir entre femmes et hommes sans décrire les mécanismes psychologiques qui avantagent ces derniers et auxquels il faudra s’attaquer pour s’accomplir. Prendre des chemins qui permettent d’éviter le problème et de s’en sortir seule n’est toutefois pas présenté comme une solution. L’enjeu n’est pas pour quelques personnes d’accéder à des postes de pouvoir en faisant oublier leur appartenance à la classe des femmes mais d’y rendre commune la présence des femmes, de former une masse critique pour que le sexe d’une élue ne soit plus un caractère notable. La même intention est affichée pour les personnes racisées mais les inégalités socio-économiques et socio-culturelles restent dans l’ombre, malgré un développement sur le coût économique d’une carrière politique. Alors que le prestige de la parole, le goût pour les tribuns, désavantagent dans le même temps les personnes dotées de voix peu profondes et celles qui n’ont pas reçu une éducation qui leur permette de s’exprimer avec aisance. Le seul ouvrier présent à l’Assemblée en 1997 étant devenu cadre, il faut reconnaître que les procédures de sélection des éluEs sont encore plus classistes que sexistes, ce qui n’est pas peu dire (1). Or les pauvres constituent une part importante de la population et sont plus sensibles aux aléas des politiques publiques. C’est la représentation en tant que sélection (au sein des partis puis par les électeurs/rices) qui est au cœur du problème.

Aussi me semble-t-il plus intéressant de lire ce bouquin riche de réflexions stimulantes et d’anecdotes racontées avec humour comme un manuel de survie, plus généralement, pour les femmes en-dehors de la cuisine. Naviguant dans un milieu aux enjeux de pouvoir pourtant bien moindres, je me prends à rêver de bénéficier des services de coaching de l’auteure, hélas bien occupée par ailleurs. Je me souviens avoir essuyé une sortie très colérique de la part d’un des mâles dominants de la horde dont nous avons fait un temps partie. J’avais osé donner des arguments pour justifier le refus d’un article, déclenchant l’ire d’un absent qui n’avait pas fait en deux ans l’équivalent du boulot que je me fadais chaque semaine. Mon premier réflexe a été de me relire mais j’avais beau chercher, je ne trouvais rien dans mon intervention qui ne soit constructif et argumenté. J’ai donc trouvé la sortie injuste. Ce n’était pas sa caractéristique principale, comme Sandrine Rousseau l’explique dans un développement sur les colères des hommes de pouvoir : les cris du grand singe avaient avant tout pour but de nous intimider, moi et quiconque irait à l’encontre de ses intérêts immédiats, et de marquer son territoire. Autant que la déplorable habitude de remise en cause systématique dont j’ai fait preuve, la capacité d’un groupe humain à poser des standards de relation à autrui est en cause ici. Car même si les femmes arrivent dans des groupes mixtes avec des dizaines d’années d’assignation à ne pas faire de bulles, assignation portée par (les femmes de) la famille, l’environnement éducatif ou les psys, nous continuons à nous construire dans les groupes humains où nous évoluons. Et si ces groupes-là n’ont pas le courage politique de s’attaquer à la violence interpersonnelle et aux abus de pouvoir de la part des patriarches que Sandrine Rousseau met en scène, de remettre en question les privilèges dont jouit sans même s’en rendre compte quiconque est reconnu comme un mâle dans cette société, alors les déclarations proféministes sur l’égalité femmes-hommes auront autant de sincérité qu’un Nicolas Sarkozy pleurnichant sur le sort des femmes afghanes.

(1) Pas de complot capitaliste dans cet état de fait. La dernière fois que je m’étais penchée sur le sujet, l’Assemblée nationale n’était pas tant composée des élites socio-économiques du pays que de membres de la petite bourgeoisie dépendant plus de leur revenu que de leur patrimoine.