Car samedi dernier j'ai été fauchée délibérément par un automobiliste. Nous étions deux cyclistes à ne pas nous être rabattus assez à droite au goût d’un propriétaire de Clio qui nous coupa la voie en queue de poisson juste devant un feu rouge. Toc toc énervé de mon ami sur la carrosserie, le type sort et lui explique que le geste était fait exprès, destiné à punir notre trajectoire qui l’avait ennuyé (2). Il est en colère, ça dégénère. Avant de repartir, il décide de lancer sa voiture en marche arrière contre moi, en retrait et qui n’avais pas ouvert la bouche – pour une fois. Mon vélo heurté de plein fouet, je suis déséquilibrée et je tombe sur la tête dans le caniveau. Mon vélo est traîné sur quelques dizaines de mètres, coincé à l’arrière de la voiture. Les piétons et les cyclistes du carrefour viennent à notre secours, notent la plaque et le modèle de la voiture, on ne nous laisse pas tomber avant de nous donner un numéro de téléphone pour témoigner au besoin de la violence de l’agression.

L’un des pompiers arrivé sur les lieux quelques minutes après parle de l’automobiliste comme d’un « fou » mais ce serait méconnaître que cette violence est un fait social puisque après vingt ans de pratique elle me paraît croître à mesure que… Que quoi ? Les discussions sur le vélo en ville rendent compte d’un stéréotype tenace, celui d’un moyen de transports de « bobos » (3), écolos et ayant les moyens de vivre en centre-ville. Les automobilistes, eux, payent leur bagnole, les traites du pavillon et bossent dur pour tout ça, voilà l’image qui leur colle à la peau. Il semble que l’antagonisme entre les deux devienne peu à peu une guerre ouverte : insultes, menaces, coups et blessures, collisions intentionnelles sont autant de gestes dont j'ai eu l'écho dans mon entourage ou celui de l'asso vélo régionale. La haine de l’autre et le ressentiment plus global concernant l’appauvrissement des 60 % les plus pauvres qu’on observe depuis des années pourraient justifier désormais qu’on puisse vouloir blesser ou tuer des personnes qui ont la gueule d'un ennemi fantasmé : ici des cyclistes.

Coïncidence : dans la région les deux principaux rivaux pour la présidence aux prochaines élections ont des discours haineux, pointent du doigt des boucs émissaires en espérant cliver à l’endroit le plus avantageux pour flatter le maximum d’électeurs. Pour l’une, ce sont les migrants qui nous menacent, prendraient le train gratuitement alors que nous qu’on paye et nous amèneraient leurs maladies tropicales (la Syrie est un pays méditerranéen, qui connaît des hivers, et le dernier cas mortel de tuberculose en région a été observé dans une ville perdue au milieu des pommiers et qui flirte avec les 35 % de chômage, ceci pouvant illustrer les conditions réunies pour une recrudescence de maladies de la misère). Pour l’autre, ancien ministre d’un président qui conspuait les « bobos » de Saint Germain des Prés, il s’agit de mettre ces feignasses de chômeurs « au travail », de virer les écologistes de la région et de laisser les classes populaires prendre leur voiture pour aller trimer sans un sou d’augmentation du prix du diesel (ni de leur smic, ça tombe bien). Alors qu’il est des coins où le taux de motorisation ne signale pas les amoureux du vélo mais la priorité qu’avec un revenu minuscule on doit accorder à la bouffe sur la caisse, le tout-bagnole qui sert ici de projet politique a quelque chose de choquant. C’est peut-être, qui sait, de ce terreau de haine que se nourrit la violence contre les cyclistes.

Finalement la plus grande menace qui pèse sur la région n’est peut-être pas celle sur son tissu associatif, nourri de luttes ouvrières et de solidarité entre petites gens qui savaient que c’est ensemble qu’on peut faire échec à plus fort que soi. C’est peut-être la complaisance qui monte envers les discours de haine et les passages à l’acte, parfois en bande et bénéficiant de l’indifférence de l’État, contre des groupes sociaux marginaux, ici et ailleurs en France : migrants, Rroms, zadistes et squatteurs. Cette violence pourrait s’étendre, légitimée par les discours de ceux qui nous gouvernent ou y prétendent. Hélas la « barbarie qui vient » a un visage très familier.

Ce qui me désole le plus, c’est que « mon camp » ne fait pas beaucoup mieux. Sauf qu’avec nous point de haine, le mépris suffit. Dans un article paru il y a un an dans une revue zadiste, une militante contre le Center Parcs de Roybon nous forçait à entendre les raisons de la haine exprimée à l’encontre des opposants aux grands projets inutiles par des habitants déshérités auxquels on avait promis développement économique, emplois et peut-être aussi quelques barres chocolatées. Les écolos, avec leur aisance verbale et sociale, leur bonne conscience et leur mépris de classe vis-à-vis de malcomprenants restés coincés dans les Trente Glorieuses, ne font pas toujours preuve d’une grande capacité de compréhension avant d’asséner leur doxa. J’avais repris cette analyse dans un contexte plus urbain : se « réapproprier » la ville comme y engage l’écologie urbaine, quand on fait partie de classes sociales qui déjà s’approprient les quartiers vécus et parfois construits par des classes populaires que le marché de l’immobilier se charge de virer, n’est-ce pas un peu cynique ?

Je n’ai pas été en reste, du temps de mes jeunes années vélorutionnaires, pour le mépris affiché envers les automobilistes – même si nous prenions plus volontiers comme cible les proprios de 4 x 4 et leurs nuisances délibérées. Sarcasme et moqueries étaient au programme dans nos tracts et nos actions. Mais aujourd’hui, quand je vois des écolos comme moi si contents d’eux-mêmes, de leurs idées généreuses plus ou moins conséquentes et de leur mode de vie (cycliste ou hybride), je ne peux m’empêcher de constater que l’écologie devient un critère très violent de distinction sociale. Que nous aussi, quand nous affichons des engagements flatteurs, nous nous réfugions dans des réflexes identitaires, d’appartenance à une communauté (dont je doute par ailleurs depuis longtemps qu’elle en soit vraiment une mais c'est une autre histoire). Que notre refus de comprendre les raisons des autres, leur captivité (face à l’usage de la voiture, par exemple), le milieu dans lequel ils forment leur ethos, ce refus est stérile. Ça c’est pour les autres, les ploucs, les pauvres, les violents. En interne, un désaccord est une trahison, les débats finissent sous le tapis et les hérétiques à la porte. Bref, en-dehors de l’accueil des réfugiés et migrants, nous ne donnons pas de très beaux exemples en matière de tolérance et d'accueil.

Comment retrouver un peu d’empathie ? La solution n’est sûrement pas d’être Charlie, cet Occidental éclairé faisant barrage de son avatar contre la barbarie, l’autre déchu de son humanité. Elle est peut-être de se forcer à être un peu tout le monde. Plutôt que sa déchéance, je souhaite donc que mon agresseur et tous ceux qui nous menacent ou descendent de leur voiture pour nous casser la gueule passent quelques journées au service des autres dans un centre pour traumatisés de la route, histoire de mesurer le danger qu'ils représentent pour les autres.

 

(1) Un arme par destination est un objet servant habituellement d’autre usages que celui d’arme mais permettant, détourné de son objet, de menacer ou de blesser.

(2) Notre trajectoire était irréprochable dans ce carrefour compliqué, nous nous étions placés au milieu pour aller en face, ni à gauche ni à droite. Nous ne roulions pas de front et nous nous sommes rabattus après la deuxième bifurcation à droite, prenant auparavant notre place pour ne pas être fauchés par un automobiliste tournant à droite. Se placer aussi à droite qu’il est possible, dans le caniveau ou à portée de portière, est dangereux : pour se protéger il faut être remarqué, pas se faire invisible. C’est une stratégie qui, pour être acceptée par les automobilistes qu’elle peut gêner (comme eux gênent les cyclistes, la présence de chaque véhicule sur la route étant de toute manière pénible aux autres), doit être expliquée et comprise. Je ne vois pas d’espace pour ça, hormis les auto-écoles tenues par des écolos.

(3) « Bobo », ou bourgeois-bohême, est une notion inventée par le néoconservateur américain David Brooks pour stigmatiser la bourgeoisie libérale/de gauche. Son succès tient à sa capacité à s’appliquer à un peu tout le monde sans rigueur sociologique (Anne Clerval, Paris sans le peuple, La Découverte, 2013). Sur le caractère socialement marqué du vélo, lire « Mon vélo est-il révolutionnaire ? » dans La Brique de ce mois-ci.