Depuis, j'ai découvert le documentaire qu'une amie (féministe blanche intersectionnelle) a consacré à cette féministe blanche pas intersectionnelle. Drôle de démarche, d'aller voir une féministe aussi différente de soi, de lui donner la parole, d'essayer de la comprendre. Démarche que je n'ai même pas faite alors qu'il ne s'agissait que de lire une bande dessinée. Aujourd'hui j'ai un peu honte de moi et c'est ce qui me fait regarder avec un tout petit peu d'indulgence les féministes qui déversent des tombereaux de mépris sur d'autres… Non, nous ne nous faisons pas de cadeau.

C'est peut-être un trait militant classique, cette course à la radicalité et à la pureté qui finit par ressembler à une bête recherche de distinction sociale. Les riches ont leurs yachts, les militant·es leurs faits d'armes et leurs positionnements. Les féministes aussi se positionnent comme dans une hiérarchie, les plus éclairées en haut, celles qui le seront peut-être un jour en bas. Il va de soi que tout le monde ne pose pas la base de la pyramide au même endroit et que certaines ont plus d'indulgence que d'autres mais enfin il y a dans tout ce jeu social une manière très dure d'évaluer et de juger les personnes. Les critères en sont la qualité du raisonnement, la radicalité du geste politique et la générosité du positionnement, entre les mesquines et les « bienveillantes » qui vont au secours de groupes qu'elles choisissent.

Il me semble que ces logiques sociales de distinction militante et de formation de tendances qui intègrent ou excluent prennent une dimension particulière quand il est question de féminisme. Aucun autre mouvement n'est structuré en « vagues », la dernière chassant la précédente et la renvoyant à la péremption. Étrangement, c'est ce qui se pratique aussi pour les femmes, qui ont une durée de consommation optimale plus faible que les hommes (une femme serait à son meilleur à 25 ans, un homme à 50). Alors que les penseurs de l'anarchisme, de l'écologie ou du marxisme ne sont pas d'emblée dévalués pour leur ancienneté, les féministes le sont, au prétexte que les générations précédentes seraient moins éclairées que les suivantes. La féministe en cours de péremption que je suis peut ainsi s'entendre dire à la va-vite que « c'est un problème de génération » (et on ne va pas creuser la confusion entre génération et classe d'âge), ce dédain s'ajoutant à l'épreuve personnelle de voir des rides et des cheveux blancs apparaître, pendant que sa baisabilité s'effondre sur le marché de la bonne meuf. Non seulement ça conforte des appréciations trop communes mais en plus c'est un peu trop simple. Il y a vingt ans, on m'aurait qualifiée de féministe de la 3e vague mais aujourd'hui je semble avoir été rétrogradée à la 2e, comme on perd son étoile au Michelin. Va comprendre.

C'est l'ignorance de notre histoire (HERstory) qui fait vivre ces clichés (1). Il y a un siècle, des féministes faisaient déjà le lien entre genre, classe et race, s'engageaient pour la justice sociale ou la décolonisation (voir Emma Goldman, Sylvia Pankhurst et tant d'autres, découvrir que même si le vocabulaire se renouvelle régulièrement, les grilles d'analyse et les valeurs ne sont pas nées d'hier). Puisqu'il y aurait aujourd'hui une 4e vague qui porterait enfin les droits reproductifs et le refus des violences masculines, les questions de justice sociale et environnementale, décoloniales et anti-racistes, j'attends maintenant d'elle qu'elle nous libère de l'obligation toxique de nous penser par vagues.

Refuser de désavouer des féministes en raison de leur âge ou de la génération à laquelle elles appartiennent suppose également de ne pas leur faire d'excuses inconditionnelles à la « c'était une autre époque » (2). Seulement, les bilans critiques auxquelles nous avons le devoir de soumettre celles d'entre nous qui prennent la responsabilité d'écrire, de parler ou d'animer des mouvements ne peuvent pas se concevoir comme un tribunal devant lequel nous sommes continûment menacées d'être convoquées pour manquement à la doxa du jour, en une sorte de chasse aux sorcières permanente avec ses marques d'infamie et ses bûchers, ses censures et ses exclusions.

Je ne regrette pas de n'avoir pas mis en rayons comme si de rien n'était, au milieu de titres choisis, cette bande dessinée dans laquelle une féministe proche du PS s'exclame : « Il n'y a pas mort d'homme » (je cite de mémoire) au récit du viol par un ponte socialiste d'une prolétaire noire. Les violences sexuelles font partie de notre expérience dans une société sexiste et il ne serait pas acceptable qu'une bibliothèque féministe laisse certaines d'entre nous qui les ont vécues seules devant une parole aussi désinvolte et méprisante, seules devant une telle trahison du féminisme explicable par d'autres liens de solidarité, en l'occurrence celle de classes dominantes. Mais plutôt que de mettre à l'écart tout l'ouvrage et refaire notre histoire du féminisme avec les autrices qui nous arrangeaient, nous aurions pu scotcher une feuille par-dessus, avec un avertissement (3) et la possibilité de l'écarter pour lire le dialogue incriminé. Nous aurions pu faire confiance à l'appréciation des unes et des autres pour juger le livre, la personne et ce qu'elle peut apporter à des féministes d'aujourd'hui.

Cela nous amène à l'une des raisons de la violence qu'on peut constater dans les mouvements féministes. La non-mixité n'a pas toujours accompagné la valorisation de la solidarité entre femmes et les clichés selon lesquels les femmes, même féministes, ne se font aucun cadeau ne sont pas moins vrais que ceux sur la sororité et la bienveillance dans les mouvements féministes. Nous avons nos raisons : toutes, nous avons vécu des petites et des grandes violences, dont certaines nous accompagnent encore. Nous sommes comme des oursins, bardées de piquants censés nous mettre à l'abri de futures agressions mais qui blessent aussi les camarades. À vivre le féminisme comme un arsenal de piquants sommés de nous protéger, nous nous faisons très mal les unes aux autres.

Mélanie Gourarier (4), dans son ouvrage sur les séducteurs de rue (sorte de prédateurs sexuels soft aux techniques de manipulation bien rodées), montre que ces hommes savent servir leurs intérêts de classe et leurs intérêts personnels à long terme : dans une situation où ils sont plusieurs à draguer la même femme, ils apprennent à se valoriser les uns les autres plutôt que de se dénigrer pour saboter la concurrence. La stratégie paye et booste leurs ego. En essayant de nous valoriser aux dépens d'autres féministes, nous faisons tout le contraire : nous nous complaisons dans une HERstory subjective mais étriquée, nous en perdons de vue nos objectifs et nos stratégies collectives et nous nous coupons les bras les unes des autres. Je trouve que nous méritons mieux.

À Margot, avec mon exigeante sororité.

À Anne et aux copines du groupe bibliothèque, Joséphine et Colline.

(1) Partageant une bonne partie de cette ignorance, je ne formule pas cette critique depuis une montagne élevée.

(2) La question est compliquée puisque si l'esprit d'une époque ne nous déresponsabilise pas de nos choix, il a quand même une influence sur nous en ouvrant certaines portes et pas d'autres, en formulant les questions à sa manière.

(3) Trigger warning en bon français : on avertit qu'une parole ou une image peut susciter des souvenirs pénibles et faire revivre un traumatisme à une personne survivante de violences. Je renvoie ici à un article stimulant de Jack Halberstam, repris dans l'excellente revue Vacarme, qui tire aujourd'hui sa révérence. « Tu me fais violence » (You're triggering me), Vacarme, n° 72, 2015.

(4) Mélanie Gourarier, Alpha mâle. Séduire les femmes pour s'apprécier entre hommes, Le Seuil, 2017.