D'abord, le « je suis arrivée à un point dans ma vie » qui signale tout le « travail sur soi » à faire pour arriver jusque là. Si ce travail est proprement effectué, vous pourrez vous pavaner en regardant avec condescendance ceux et celles qui ne l'ont pas fait et qui continuent à être en colère, les pauvres. Si ce printemps vous avez manifesté contre la loi travail avec des slogans négatifs en bouche (« Tout le monde déteste la police », à quoi bon tant de haine ?), vous aviez donc tout faux, il vous aurait fallu aller trouver votre paix intérieure dans une prairie fleurie. Le bonheur n'attend pas.

J'ai dans un précédent billet sur le sujet suggéré tout ce que cette attitude avait de petit, en posant ses besoins individuels avant des valeurs communes comme la justice, l'égalité, l'émancipation collective. Des valeurs auxquelles cette « priorité » n'apportera rien et qu'elle est même susceptible de mettre à mal en légitimant ce qui après tout n'est peut-être que de l'égoïsme. Mais même en restant dans le cadre de l'épanouissement personnel, pour bien apprécier la paix intérieure, il ne faudrait pas tant la comparer avec le malheur éternel (lequel choisiras-tu ?) qu'avec l'épanouissement intellectuel ou l'utilité sociale, un de ces trucs qui font grandir. Après tout, une bonne lobotomie assure peut-être également la paix intérieure.

« Il vaut mieux être un homme insatisfait, écrivait John Stuart Mill, qu'un pourceau satisfait ; il vaut mieux être Socrate malheureux plutôt qu'un imbécile heureux. » Ça me rassure un peu quand je fais le point : dix ans de chômage et autant d'années de stagnation ou d'exploitation au profit de la petite bourgeoisie militante m'ont au moins valu d'exercer mon esprit critique avec profit. Un beau parcours d'expulsion dont je ne résiste pas au plaisir de raconter l'une des dernières péripéties.

J'avais exprimé l'envie de rejoindre une chorale militante. Quatre ans avant, quand je l'avais découverte avec ravissement, les portes étaient closes mais en cette rentrée 2014, elle recrutait. Ce n'est pas tant mon curriculum militant (jusqu'ici plutôt réglo) ou mes capacités musicales (moyennes) qui m'ont valu d'être refusée mais le fait qu'une personne se sentait « mal à l'aise » en ma compagnie. De compliments douteux sur le fait que je devrais faire payer tellement ma conversation était intéressante (cliquer ici pour la grille des tarifs, une blogueuse achetée, une blogueuse offerte), cette personne avait fini par ne plus jamais m'inviter chez elle. Mon tort : je suis déprimée et dix ans de chômage et de mauvais traitements en milieu écolo-alternatif n'ont pas arrangé ça, il m'arrive donc de pleurer ailleurs que chez moi. Et la chorale militante, dont le répertoire mettait à l'honneur des chansons de lutte, d'assumer un changement radical dans sa raison d'être : elle acceptait de faire du bien-aise de ses membres une cause plus importante que celles mises à l'honneur par son répertoire. Et fermait la porte au nez d'une personne psychiatrisée qui par ailleurs contribuait favorablement au milieu militant. De chorale militante en chorale de développement personnel, de la célébration des solidarités ouvrières et paysannes au contentement qu'apporte un individualisme petit-bourgeois… ce changement important est resté confidentiel et la chorale en question continue de se pavaner avec ses chansons de lutte.

Je crois pouvoir dire, avec deux ans de recul, que ce qui m'a le plus choquée dans cette histoire, c'est le fait que mes camarades de l'époque n'ont pas eu un mot défavorable envers cette exclusion. Quant à moi, mon monde s'est effondré : non seulement j'étais cantonnée aux activités bénévoles par le chômage mais même dans ce milieu-là je pouvais faire l'objet d'une exclusion qui m’apparaissait injuste mais qui était légitime aux yeux de mon entourage, pour les raisons exprimées dans l'image ci-dessus : chacun-e sa gueule et les prairies fleuries seront bien gardées.

NB : C'est ici pour lire ou relire « La positive attitude », premier billet sur le sujet, et l'exigence salutaire d'auteur-e-s comme Nicolas Marquis et Irène Pereira.