Qu'il s'agisse de changer le monde ou de l'accepter, c'est la même injonction au bien-être qui est relayée par les entreprises vers leurs salarié-e-s, par les autorités vers leurs administré-e-s, comme le décrivent Carl Cederström et André Spicer, deux auteurs ayant mis à jour un « syndrome du bien-être » (2). Des subordonné-e-s en bonne santé seront plus productifs/ves et leur « positive attitude » est une manière de désactiver bien des conflits. La pédagogie libertaire est traversée par cette question (3) : l'école doit-elle être un lieu consacré au bien-être des élèves ? Ou doit-elle avant tout leur permettre de fourbir des outils pour « résister aux épreuves de l’existence », voire de nourrir un esprit critique ? Un environnement bienveillant, propice au bien-être, est également propice aux apprentissages – et certains élèves vivent dans un milieu assez dur pour que l'école prenne soin de leur en offrir un plus agréable. Un environnement qui n'est que bienveillant est avant tout propice à la productivité des travailleurs/ses (et rappelons-nous combien l'école aujourd’hui doit considérer les « élèves en futurs travailleurs »), développant leur créativité et leurs soft skills (compétences comportementales) dans une ambiance en apparence peu autoritaire mais où le contrôle se fait diffus, souvent pris en charge par les individus eux-mêmes. L'école, si l'on en attend autre chose que de fournir les cohortes de créatifs culturels dont a besoin la nouvelle économie, ne doit ni reproduire les inégalités ni en faire un lieu d'acquiescement à une société injuste. Elle doit avant tout « favoriser les capacités d’insoumission » qui sont le signe, après tout, d'une belle clairvoyance. Quand des valeurs traditionnellement associées à l'anarchisme (empathie et coopération) se montrent également rentables, par exemple parce que « les travaux en psychologie et neuroscience sur l’empathie viennent soutenir des travaux sur l’efficacité des employés faisant le plus preuve d’empathie », les pédagogues libertaires, sans toutefois jeter ces valeurs avec l'eau du bain, doivent être plus exigeants sur l'objectif de leur action : changer le monde.

« Se changer soi pour changer le monde », cette antienne ressassée par le petit monde des « alternatives », semble au final un leurre car travailler sur soi-même, nous rappelle Nicolas Marquis, c'est avant tout accepter une vision du monde où chacun-e étant capable d'aller bien, chacun-e est responsable de son sort. Bien que critiques de « l'individualisme ambiant », les lecteurs et lectrices de développement personnel relaient une injonction – particulièrement bien intégrée dans les régimes libéraux – à la responsabilité personnelle. « Dans la "société de l'autonomie comme condition", une fois que vous avez identifié les responsables, arrêtez de leur en vouloir parce que rien ne sert de pleurer sur le lait répandu, il faut aller de l'avant. L'individu lui-même doit se poser la question ; non pas : "Qui est responsable de mon malheur ?" mais : "Que puis-je faire pour m'en sortir ?" Le présupposé qui est inclus là-dedans, c'est que c'est l'individu lui-même qui est responsable et qui peut s'en sortir. Cette anthropologie démocratique accouche d'une vision finalement très méritocratique puisque chacun-e obtient ce qu'il ou elle mérite, en réalité, par rapport à l'investissement qu'il a fait » (4).

Dans ce système-là, la négativité est insupportable à plusieurs titres. D'abord elle un signe de bassesse et de manque de travail sur soi (comme les muscles raplapla et les kilos en trop), elle mérite le plus grand mépris. Elle est également est contagieuse : les états d'âme se partagent et s'il est courant de voir la bonne humeur se répandre, la morosité peut faire de même. Et puisque nous avons assez d'offre sociale pour naviguer selon nos besoins du moment (voir « Le paradoxe du philosophe »), éviter les personnes moroses est une stratégie qui a beaucoup de chances d'être payante. Pas de scrupules à avoir, donc, quand nous choisissons plutôt les sourires que les visages renfrognés. Pas de scrupules parce qu'une telle attitude est devenue anodine mais est-ce le changement que nous voulons voir dans le monde ? Souhaitons-nous vraiment mourir le doigt sur le bouton qui nous aura dispensé des plaisirs en continu (bouffe, sexe et sociabilité électronique) ou bien ne pouvons-nous voir également dans la mélancolie de certain-e-s autour de nous une réponse au final assez saine à la noirceur qui nous environne ? Ou pour le dire vite, acceptons-nous quelques Cassandre ou souhaitons-nous autour de nous ne voir que des autruches (lesquelles ne nous montrent après tout plus que leur cul) ?

En voyant les réponses qui sont faites dans mon environnement immédiat aux personnes ayant des difficultés émotionnelles ou psychologiques, je ne peux que constater que le petit monde écolo-alternatif se montre au moins aussi violent à cet égard que les plus consuméristes de vos ami-e-s sur Facebook. En développant une critique simpliste de la « société pathogène » et en posant le bien-être individuel (ou collectif-affinitaire) non comme une recherche un peu égoïste et vile mais comme un objectif moralement et politiquement louable, cette idéologie justifie les comportements les plus prédateurs. Ce que ne font pas vos ami-e-s Facebook, lesquel-le-s ont le mérite de savoir qu'ils et elles s'en mettent plein la lampe. Alors quand je vois un groupe militant refuser telle ou telle personnalité non pas parce qu'elle met le bordel partout où elle passe mais parce qu'elle est mélancolique, j'ai du mal à applaudir.

Il y a quelques jours une amie m'a accusée d'être très négative et l'exemple qu'elle a trouvé était une discussion que je lui rapportais avec un guide de parc national, membre loyal du parti au pouvoir depuis 59 ans, qui m'avait dit tout le mal qu'il pensait des ONG environnementales. J'y avais trouvé des critiques justifiées, d'autres moins et au final cette conversation me paraissait plus intéressante que le soliloque auquel se prêtent parfois les touristes, profitant de ne pas connaître la langue de leur interlocuteur (le mien parlait anglais) : « Cet endroit est tellement beau, ce doit être formidable de vivre ici, en plus vous rencontrez (!) des gens de partout. Vous faites le plus beau métier du monde. Etc. » À tout prendre, je préfère encore avoir l’oreille attentive aux accusations d'un homme asiatique payé trois fois moins qu'en Europe pour le même travail qu'exiger qu'il ne gâche pas mes vacances en lui imposant mon registre ravi de la crèche…

Et si le mal, c'était bien (et réciproquement) ?

J'ai encore beaucoup de reproches à faire à la positive attitude et à ses adeptes. Pas seulement l'égoïsme qui transpire de toutes ces belles intentions mais également la complaisance envers l'injustice et la violence qu'elle implique bien souvent. Je ne sais plus qui disait trouver aussi dangereux le bruit des bottes que le silence des pantoufles, ce symbole de confort et de repli sur soi. (La phrase est apparemment de Max Frisch, un auteur suisse alémanique.) Nous serions paraît-il beaucoup à nous demander ce que nous aurions fait pendant des périodes agitées : nous battre pour la liberté ou nous « préserver », comme on dit aimablement. Mon attitude, quand de tels temps reviendront, est un mystère. Ce que je sais en revanche, c'est que trop de monde se pose complaisamment la question, vu les arbitrages bien pleutres que j'observe entre tranquillité d'âme et respect de règles communes assez basiques. Alors que cinquante personnes n'osent pas demander à deux bidasses de couper leur musique dans un wagon de train (un geste pas spécialement héroïque), il n'y aura pas plus de monde pour aider la voyageuse qu'ils auront prise pour cible d'une agression sexuelle.

Dans des groupes constitués, c'est la même répugnance au conflit et à la perte de confort qui a toujours été le plus beau terreau à la violence. Les adeptes de la pensée positive sont ceux qui disent que tout va bien, contre toutes les observations de sombres âmes dans mon genre, et empêchent le groupe de traiter correctement des divergences plus ou moins fortes entre des intérêts plus ou moins conciliables. Leur manque de courage recule tout traitement collectif, pensant glisser le conflit sous le tapis… jusqu'à ce que le groupe explose, dans la violence ou les défections multiples. J'ai souvent cité l'exemple, pour démontrer le peu de respect pour l'action bénévole, de ce cadre sup qui explique qu'il a des réunions toute la semaine et que le dimanche il vient aux réunions de l'asso « pour se marrer ». Je n'ai pas encore précisé que personne, dans un groupe dont la majorité était loin de rigoler des blagues qu'il adressait à un ou deux potes, n'a su lui rappeler l'objectif de ces réunions. Ni moi, paralysée par l'injonction à ce que tout se passe « bien », ni les autres dont beaucoup, en réponse, ne se sont jamais décemment impliqués dans ce groupe. Faire comme si tout se passait bien, c'était la meilleure recette pour faire en sorte que tout se passât mal...

Aujourd'hui, quand on me reproche d'être négative, j'accepte le compliment et je tente de faire valoir que cette manière de voir le monde a aussi ses avantages. La clairvoyance, la causticité, l'esprit critique et de révolte se trouvent plus facilement chez des esprits chagrins que chez des ravi-e-s trop attentifs/ves à ce que tout se passe bien – mais sur lesquel-le-s il ne faut pas trop compter pour que ce soit vraiment le cas.

(1) Nicolas Marquis, « Utopia in a liberal world facing crisis. Analysis of the new "grammars of change" », Revista de estudios culturales de la universitat Jaume I, vol XII, 2014.
(2) Carl Cederström et André Spicer, Le Syndrome du bien-être, traduction Édouard Jacquemoud, L'Échappée, 2016.
(3) Je m'inspire ici des textes d'Irène Pereira, « Bien-êre ou résilience ? », http://iresmo.jimdo.com, 18 juin 2016 et « Portrait de l’élève en travailleur du futur », http://questionsdeclasses.org, 28 décembre 2015.
(4) Nicolas Marquis, « Se changer soi pour changer le monde », L'An 02 n°7, printemps 2015.