Aussi l’argument psychologisant préféré des juristes pour légitimer l’état d’urgence peine-t-il à ma convaincre : non, je ne me sens pas plus rassurée (et je ne pense d’ailleurs pas que le droit doive servir de doudou). Au contraire, les contrecoups du 13 novembre m’inquiètent plus que ne m’ont touchée les attentats, même s’ils ont eu lieu dans des endroits que je fréquente et même s’il était imaginable que mes proches en eussent été les victimes. Voir la lutte contre le terrorisme s’étendre d’emblée à celle contre le banditisme puis à celle contre les éléments subversifs qui s’apprêtaient à manifester lors de la COP et finir par toucher arbitrairement des populations déjà victimes de discrimination (y’en a un peu plus, j’vous l’mets quand même ?) me choque. Tandis que perdre la liberté d’expression dont je jouis (à défaut de l’autodétermination) me rappelle que je suis un sujet de l’État et que les garde-fous sont minces face à un gouvernement qui part en vrille.

Cette politique populiste, basée sur l’identification de boucs émissaires qu’il s’agit d’exclure d’une manière ou d’une autre du corps social, jusqu’à cette fameuse déchéance de nationalité, ressemble à la volonté de ne voir qu’une seule tête (celle à Charlie). Aussi n’est-il pas si étonnant de voir le premier ministre responsable de l'abjection en cours se flatter après le départ de Christiane Taubira de mener un gouvernement plus « homogène ». N’y a-t-il aucune contradiction entre la représentation, si ce n’est des habitant-e-s d’un pays, du moins du quart d'égaré-e-s qui ont pu voter pour son parti en 2012, et cette volonté d’homogénéité ? Passe qu’un groupuscule politique se structure d’après des affinités pour mieux assurer ses luttes, passe qu’une entreprise recrute des clones. On parle ici de gouverner tout un pays en limitant la violence que font les vainqueurs aux personnes qui ne partagent pas leurs idées (ce qui n’est pas une spécialité française).

La théorie du choc des civilisations a donc été repêchée des poubelles de l’histoire pour un tour de piste. Mais à entendre ses thuriféraires, je finis par me dire que ce choc est celui qui oppose l’entendement à la bêtise, une bêtise sordide. À quoi bon nous prier de ne pas voter FN si c’est pour un parti qui en reprend les idées ? À quoi bon nous flatter d’être de grands démocrates si nous menons des élections pendant que des portes explosent en pleine nuit pour cause de délit de sale gueule et que des militant-e-s sont retenu-e-s à la maison en raison de comportements auxquels ils et elles pourraient éventuellement se livrer ? À quoi bon se battre contre la haine si nous nourrissons la même ? Un régime libéral à prétention démocratique n’a pas, que je sache, dans ses prisons d’ennemis politiques. Et l’État avait déjà, que je sache, de quoi réprimer les meurtres en terrasse. Nous avons peur, ils sont vexés, je suis en colère.