Trachman et Mandel ne sont pas béat-e-s mais pas non plus critiques, il et elle refusent d'appuyer là où ça fait vraiment mal. Les actrices porno sont nombreuses à avoir été abusées sexuellement dans leur jeunesse ? C'est un sort hélas très commun pour les femmes dans cette société patriarcale – à laquelle le porno ne contribue absolument pas puisqu'on y découvre des relations très bon enfant et égalitaires, sauf quand il s'agit de laisser passer les femmes derrière la caméra ou d'exiger une sodomie de la part d'une femme qui s'y refuse. « Pour moi un cul c'est fait pour chier, pas pour se faire défoncer » ; « J'aime pas l'anal, je fais pas l'anal », dit cette actrice dont l'expérience, livrée à la novice, justifie la transmission de tant de connaissances sur le milieu. En toute bienveillance, l'acteur sommée de la sodomiser lui propose de la préparer avant « pour qu'[elle soit] bien dilatée » (ah bon, l'usage courant c'est de faire ça le sphincter serré ?) et devant la pression du réalisateur elle se résigne. « Pfff. Ok ». Le regard de Lisa Mandel n'est pas tout à fait insensible à la violence qui est faite à cette femme qui dit ses revendications les larmes à l’œil mais, dans la suite du récit, les pénétrations anales s'enchaînent dans l'indifférence. Elles sont magnifiées ici et là, comme les autres représentations de sexe, par un dessin réaliste qu'on ne connaissait pas à la dessinatrice (pour le reste, les gros pifs et l'humour façon Libre comme un poney sauvage sont au rendez-vous).

Rien n'est tu mais rien n'est non plus politisé. Quand l'héroïne subit un traumatisme physiologique, c'est un dommage à une glande qui sécrète la cyprine (« J'ai abîmé cette glande », notons la première personne du singulier qui renvoie chacun-e à son sort). Le liquide coule pendant des jours, on sent le désarroi de la jeune femme qui fait cette pénible expérience mais ça reste plus aimable qu'un problème de rétention urinaire ou fécale incapacitant. La sympathie de Mandel pour son personnage est là encore visible. Le récit, qui tourne d'abord autour d'un personnage masculin, se décale vers les femmes et brise le caractère androcentré de l'industrie qu'il décrit : ce sont elles qui ont ici la parole. Malgré cela, la question de la violence sur le corps des femmes dans le porno est évacuée d'un revers de main : elles sont justement mieux payées que les hommes qui, eux, ne subissent d'autre pression que celle d'avoir des érections sur commande (2). Si l'on attendait d'un ouvrage d'inspiration sociologique sur l'industrie porno qu'il l'inscrivît dans le cadre patriarcal qui est celui du reste de la société, on est obligé-e de refermer le bouquin en tirant la tronche. Le porno serait la fabrication de fantasmes anodins : une sexualité « normale » fait échec à la représentation parce qu'elle se déroule paresseusement sous la couette, avec des couacs qui tiennent au manque de souplesse des partenaires. Le porno, en comparaison, est un spectacle qui satisfait mieux la pulsion scopique. Il est bien éclairé (« c'est bon, la lumière ? », demande le personnage en couverture pendant qu'une femme à genoux engloutit son sexe), les acteurs/rices se contorsionnent pour montrer les plus beaux angles à la caméra, de plus ils et elles donnent le meilleur d'eux-mêmes.

Si la pression sur la performance masculine est montrée, ce serait uniquement parce qu'on ne peut tourner une scène de cul avec un acteur qui bande mou : il n'y a rien dans l'ouvrage sur la course à la performance, les verges les plus grosses, les érections les plus longues, les pénétrations simultanées les plus nombreuses (dans un entretien récent, Trachman raconte la surenchère : il faut désormais effectuer des quadruples pénétrations – les doubles étant déjà traumatiques pour les femmes qui font le terrain de ces jeux – pour satisfaire les spectateurs). Rien sur la fabrication du corps des femmes, la chirurgie, l'épilation et la transmission de ces standards dans la société. Rien sur la violence sur le corps des femmes, qui est représentée avec beaucoup trop de pudeur. Les traumatismes subis par les actrices, leurs postures qui signifient la soumission et le service, ne nous disent-ils vraiment rien des fantasmes qui ont cours dans une société patriarcale ? La sodomie – figure obligée, on l'a vu, du porno – se diffuse dans la « vraie vie », pratiquée par 20 % d'hétéros, trop souvent sous pression masculine (ici l'ex-hardeuse Ovidie raconte comment beaucoup trop d'hommes lui demandent conseil pour les aider à convaincre leur partenaire de surmonter leur aversion et se laisser sodomiser/éjaculer dans le visage ou la bouche, toutes figures porno classiques à reproduire à la maison). Le personnage de l'actrice expérimentée raconte Gorge profonde et son personnage féminin doté d'un clitoris au fond de la gorge, un film qui n'a pas seulement donné lieu à ces scènes de fellation profonde pour lesquelles les deux actrices s'échangent des conseils pour ne pas se faire mal (« Il faut que tu salives beaucoup avant sinon ça t'agresse le larynx »). Il a été également l'occasion de blessures graves infligées à des femmes par des hommes voulant reproduire une sexualité « vue au cinéma ». Ce ne sont pas uniquement le corps des actrices qui douille, c'est le corps des femmes en général qui souffre des représentations pornographiques. Cette violence ne serait-elle pas au fond le principal fantasme qu'offre un porno produit majoritairement par des hommes pour des hommes ?

Rien sur les éléments les plus politiques du fantasme porno, en somme. Le travail de Trachman n'est certes pas une étude sur la réception mais sur ses conditions de production – d'ailleurs datées, selon lui : l'industrie a disparu depuis son enquête, tuée par des représentations moins coûteuses comme le home porn ou porno domestique. Mais on était en droit d'attendre une approche moins anecdotique et plus politique de cette machine à fabriquer les fantasmes.

(1) Citons la collection Petite Bédéthèque des savoirs au Lombard et l'excellent documentaire « La Foire aux bestiaux » illustré par Guillaume Trouillard sur un texte de Gabriel Blaise et moi-même...
(2) Pour eux « le salaire est une compensation supplémentaire à une activité satisfaisante en elle-même » écrit Trachman, cité dans une lecture qui part de son travail (une peine que je ne me suis pas infligée).